GOUT DU TEMPS POUR LA PEINTURE MORALE S
même de l'esprit français. C'est vers l'étude de l'homme, vers l'observation des caractères et des mœurs que nos tendances natives nous portent le plus volontiers. Avec lé dix-septième siècle, l'esprit français parvient à sa pleine et forte maturité : ne nous étonnons pas qu'un des traits principaux de sa physionomie s'accuse davantage. Déjà, au moyen âge, la satire morale avait heureusement inspiré la verve malicieuse des vieux auteurs de nos fabliaux. Au seizième siècle, quand la Renaissance eut sécularisé la morale, en la dégageant de la théologie scolastique, le premier de nos grands prosateurs français est en même temps le premier de nos moralistes : Montaigne remplit ses volumineux Essais de ce sujet unique, l'homme.
Mais comparez à cette peinture complaisante et curieuse de soi-même qui fait le charme et l'originalité de Montaigne, comparez à cet égoïsme plein de nonchalance et d'abandon, la gravité, l'investigation large et pénétrante, le désintéressement qui appartiennent aux principaux moralistes du siècle suivant : quelle différence ! C'est qu'il y a entre Montaigne et les moralistes du grand siècle toute la distance qui sépare le scepticisme insouciant du christianisme sérieux.
L'esprit chrétien, s'ajoutant à Tesprît de la Renaissance et le corrigeant, développa et régla tout ensemble cette tendance de l'homme et surtout du Français à s'observer et à se peindre. La religion chrétienne nous invite à rentrer en nous-mêmes, à nous connaître, à nous surveiller sans cesse. S'il est un mérite que ses ennemis même ne peuvent lui refuser, c'est qu'elle jette sur les inclinations de notre nature les plus vives lumières. Expliquer l'homme à lui-même, résoudre ses contradictions intérieures, satisfaire ses aspirations morales, c'est le perpétuel travail du christianisme ; y réussir, c'est sa gloire et son incomparable supériorité! Or le génie du dix-septième siècle est chrétien : nous avons essayé de le montrer, le christianisme est loin (le régner t(»ujours sur les volontés et dans la pra-
tique ; mais il règne en général sur les esprits et dans les croyances. Il a reconquis son autorité un instant ébranlée ]par les grandes secousses de la Renaissance et de la Ré^ forme. Menacée d'un double péril par Thérésie et par le paganisme qui s'étaient heurtés dans le vaste ch&os du seizième siècle, l'Église reprend une prépondérance que toute la littérature accepte ou. subit. Poésie, art, éloquence, tout est imprégné de christianisme. Les personnages mêmes que la tragédie emprunte à la mythologie païenne se transforment en héros chrétiens. Et, chose remarquable, les plus illustres soutiens de la foi, dans ce beau mouvement de restauration religieuse, renouvellent et transfert ment l'apologétique précisément par Tétude et par l'observation du cœur humain, de sorte que les plus grands chrétiens, Pascal, Bossuet, Bourdalûue, sont en même temps les plus grands moralistes, les plus grands peintres de l'homme.
Indépendamment des influences générales qui coni'' mandent le dix-septième siècle, et qui déterminent les caractères de son génie, il faut ajouter que la peinture mch . raie trouvait alors dans la constitution politique et sociale le milieu le plus favorable. La société se partageait, on le sait, en groupes distincts, en classes nettement tranchées. La cour, la ville, la noblesse d'épée, la noblesse de robe, le clergé, c'étaient comme autant de catégories qui établissaient un ordre naturel dans le vaste ensemble de la comédie humaine, qui facilitaient la tâche de Tobservateur et lui permettaient de détacher plus aisément des types; Ce classement social était pour les peintres de TAme ce qu'étaient les costumes pour les peintres du corps. Il n'y a plus de costumes aujourd'hui ; chacun s'habille à sa guise-i et il en résulte que tout le monde s'habille à peu près de même, rien n'étant plus voisin do l'extrême uniformité que l'extrême diversité. De là vient qu'il est si difficile aujourd'hui de trouver des types. On n'aperçoit plus que des individus, peu dissemblables les uns des autres, et dont la réunion n'offre à l'œil qu'une masse confuse et monotone.