GOUT DU TEMPS POUR LA PEINTURE MORALE
Comment concevoir de notre temps un plan d'ouvrage analogue à celui de La Bruyère?
La société, au dix-septième siècle, n'était pas seulement plus distincte ; elle était aussi plus calme et plus reposée. Les esprits n'étaient pas disputés par ces systèmes et ces théories de tout genre, philosophiques, politiques, sociales, dont l'anarchie intellectuelle est à la fois le premier principe et l'immanquable effet. Nul ne songeait encore à ébranler rimposant édifice que les siècles avaient lentement élevé, et qui se dressait maintenant dans sa majesté complète et dans sa royale unité. A peine quelques réformateurs prématurés, dont la voix timide ne trouvait pas d'écho, osaientils exprimer le vœu qu'on modifiât quelques détails dans ce pompeux ensemble. Certes, sous cet ordre apparent se cachaient bien des germes de trouble et de ruine ; le tumulte se préparait dans les coulisses du théâtre : mais rien ne transpirait encore sur la scène. Religion, monarchie, privilèges, tout paraissait accepté sans contestations, sans murmures. Sauf les querelles du jansénisme et du quiélisrae, querelles de détail, la paix régnait dans le monde des idées. Le drame n'était pas dans l'esprit, mais dans le cœur : on voyait des cabales, et non des partis, des intrigues, et non des révolutions. Il en résultait que le jeu des passions était plus libre, ou tout au moins plus apparent. L'amour et la haine, l'ambition et l'intérêt, tous les sentiments indestructibles de la nature humaine laissaient voir à nu le spectacle de leur lutte : cette lutte n'était pas encore compliquée et obscurcie par le choc tumultueux des utopies et des systèmes. Un pareil état de choses sollicitait l'observation des moralistes. Tandis que les peintres du cœur contemplaient leur modèle qui semblait poser tout exprès devant eux sans voile et dans ses mille attitudes, rien ne venait les distraire de ce spectacle infiniment varié dans ses détails, simple dans son ensemble.
Notre temps a d'autres caractères et d'autres besoins. Dans ce tourbillon de systèmes éphémères et contradictoires qui nous enveloppe tous et nous emporte, qui donc
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trouverait le loisir d'observer et de peindre? Quand les affirmations et les négations s'entre-croisent et se heurtent sans cesse, quand tous les principes sont mis en doute, et que la société même n*est pas sûre de son lendemain, il s'agit bien d'analyser des sentiments et de peindre des caratères ! Dans tous les genres, l'étude des idées a pris le pas sur celle des passions. Les préoccupations philosophiques ou sociales viennent troubler et saisir non pas seulement l'orateur et l'historien, mais le romancier et Je poète. La plupart de nos romans sont des thèses et non des peintures.
Mais ne. nous éloignons pas du genre qui nous occupe. La chaire chrétienne ne pouvait pas et ne devait pas échapper à ces influences nouvelles. Aujourd'hui nos prédicateurs les plus célèbres et les plus goûtés ne sont pas ceux qui pénètrent le plus avant dans la connaissance du CTBur, mais ceux qui réfutent le mieux les systèmes et qui opposent aux adversaires les plus solides ou les plus brillantes apologies. C'est ainsi que la prédication chrétienne s'est transformée comme tout le reste, et que la conférence a remplacé le sermon.
Si Bourdaloue vivait de nos jours, il prêcherait autrement qu'il n'a prêché. Vivant dans la seconde moitié du dix-septième siècle, uniquement occupé des flmes qu'il avait mission de nourrir du pain de la parole, il a merveilleusement approprié la prédication chrétienne aux goûts, aux tendances comme aux besoins spirituels de la société d'alors. Les procédés de l'éloquence, l'enseignement de la doctrine, la peinture morale, tout chez Bourdaloue est en conformité parfaite avec l'esprit de son temps.
Ainsi Bourdaloue s'est pour ainsi dire enfermé dans son siècle. Tandis que Pascal et Bossuet, génies sublimes, qui appartiennent moins à une époque déterminée qu'à l'humanité tout entière, grandissent dans la postérité, on néglige Bourdaloue à mesure que l'époque où il a vécu et à laquelle il convenait si bien s'éloigne dans le passé. Hais si nous avons réussi a mettre en lumière les mérites de sa prédication et à faire partager l'impression que Texamen