‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 36 sur 341 · COMPOSITION ET METHODE · texte numérisé non relu

COMPOSITION ET METHODE

SOMMAIRE

I. État do la prédication et en général de la littérature au moment où paraît Bourdaloue. — Quelle idée il se fait de l'éloquence sacrée. — Principes qui le dirigent. — Caractères généraux de sa prédication. — II. Fécondité de Bourdaloue. — Sa métliode. — Type uniforme de ses discours. — III. Choix du texte, — Réponse à la critique do Voltaire. — Comment le texte amène le sermon. — IV. Divisions. — Discussion de la critique de Fénelon contre l'usage des divisions. — Comment Bourdaloue procède pour diviser. — V. Subdivisions. — Décomposition successive des idées. — Procédés de développement. — VI. La dialectique. — Bourdaloue s'y complaît. — Force et quelquefois abus de la dialectique dans ses sermons. — VIL Bourdaloue apprenait par cœur et récitait de mémoire. — Discussion des critiques de Fénelon contre celte méthode. — Caractère trop exclusif des théories de Fénelon.

Quand Bourdaloue parut, une grande et heureilse réforme s'était lentement accomplie dans l'éloquence sacrée comme dans l'Église elle-même. Des prêtres ou des religieux vraiment animés de l'esprit chrétien, et dont la critique a récemment remis en lumière les noms trop oubliés *, faisaient écouter depuis trente ans dans les

1. Voy. Jacquinet, des Prédicateurs du XVIl^ siècle avant Bossuetj Didier, 1863, et l'ouvrage déjà cité de M. Tabbé Hurel, les Orateurs sacrés à la cour de Louis XIV.

temples, sinon les accents de Téloquence soutenue, du moins les enseignements d'une prédication saine et grave. Les disciples de M. de Bérulle ou du P. Gaussin, les Senault, les Le Jeune, les Lingendes, avaient peu à peu dégagé la parole sainte des grossiers défauts qui, aux époques précédentes, l'avaient compromise et déshonorée. Enfin Bossuet venait de prêcher presque sans interruption pendant dix ains. Les grandes traditions de l'antique éloquence chrétienne étaient retrouvées.

Toutefois les défauts des prédications antérieures, quoique moins répandus chaque jour et moins applaudis, s'étaient jusqu'alors maintenus : ]e mauvais goût ne rend pas si promptement les armes; et, comme il arrive d'ordinaire aux époques de transformation, l'esprit public n'avait pas fait nettement la part des admirations légitimes et des succès usurpés, ni distingué précisément la fausse éloquence de la vraie. Il semble que la grande voix de Bossuet aurait dû tout aussitôt fixer ces incertitudes et dissiper ces confusions. On sait qu'il n'en fut pas tout à fait ainsi. Prétendre que le génie de Bossuet dans le sermon fut méconnu de son temps serait sans doute une exagération, et, ce qui le prouve, c'est qu'en huit ans, de 1662 à 1669, Bossuet fut appelé à prêcher quatre stations devant le roi. Bien des témoignages nous apprennent qu'on était habitué à l'admirer, et que, toutes les fois qu'il devait prêcher quelque part, on attendait beaucoup de lui. Cependant il reste vrai que Bossuet, comme sermonnaire, ne fut pas distingué par ses contemporains autant qu'on le souhaiterait. Cette éloquence originale, un peu abrupte, unissant tous les contraires, passant de la théologie la plus haute à une familiarité toute populaire, pleine d'images, de mouvements, de brusqueries sublimes, n'était peut-être pas en harmonie avec les tendances d'une époque qui, en toute chose, sentait surtout le besoin de la règle, de la discipline, de la perfection mesurée et soutenue. Il en fut de Bossuet comme de ces pics élevés dont les habitants des vallées les plus proches ne mesurent pas

Page 1