MÉTHODE
commun à tous les sermons, comme la division en actes et en scènes à toutes nos œuvres dramatiques. Mais le propre de Bourdaloue est d'avoir donné à cette distribution du sermon toute sa valeur et une portée plus précise, d'avoir trouvé dans l'observation scrupuleuse et raisonnée des règles ordinaires une ressource au lieu d'un obstacle, de s'être en quelque sorte assimilé ces conditions du genre, si bien qu'elles sont devenues comme les lois mêmes de sa pensée. Tandis que, pour chaque discours particulier, la. rhétorique fait passer à bon droit l'invention avant la disposition, il appartenait à Bourdaloue de trouver dans la forme propre du sermon comme une disposition plus générale et plus haute qui précède et domine l'invention même, la facilite et l'enrichit. Ce partage uniforme et obligé du discours n'est pas seulement pour lui, comme pour d'autres, une convention arbitraire ou gênante; c'est un procédé de composition, une méthode intime, qui, pareille à la maieutique de Socrate, mène à bonne fin l'enfantement des idées.
Par là s'explique cette rigueur dans l'enchaînement, cette cohésion étroite entre les parties, qu'on ne saurait trop admirer. Bourdaloue n'est pas de ces prédicateurs, comme il s'en trouve beaucoup, même parmi les habiles, qui vont chercher dans des sommes ou dans des compilalions étrangères soit un fonds d'idées communes qu'ils groupent avec plus ou moins d'habileté par une division forci^ment factice, soit des lambeaux qui peuvent avoir leur éclat et se relier entre eux par une couture artistement dissimulée, mais qui se détachent toujours aisément : chez lui tontes les parties se tiennent et sont entre elles dans un rapport nécessaire. Le sermon est une création originale, conçue tout entière par la pensée de l'orateur, dans Tordre même qui doit se dérouler devant l'auditoire. L'arbre sort de terre d'un seul jet; puis le tronc commun donne naissance à deux ou trois branches principales, d'égale force et d'égale dimension, chacune portant à son tour un nombre varié de rameaux secondaires qui se gar-
nissent de feuilles. On peut trouver la structure trop régulière et trop uniforme, on peut souhaiter plus d'éclat au feuillage, une sève plus libre, surtout un peu plus de fleurs et de parfums ; mais toute cette ramure sort d'une souche unique, et il ne s'y mêle ni greffe étrangère ni branche parasite.
Suivons donc, dans l'examen plus détaillé de l'éloquence de Bourdaloue, cet ordre qui gouvernait sa pensée et sa parole. De la sorte, assistant pour ainsi dire à l'éclosion du sermon, nous verrons se former sous nos yeux et sortir dans leur suite régulière les diverses parties dont il se compose, et nous essaierons de comprendre et d'apprécier comment Bourdaloue choisit, amène et détermine le sujet, comment il le divise, puis, dans le corps même du discours, quels sont ses procédés d'argumentation et de développement. Après avoir ainsi passé en revue les divers membres et comme étudié le jeu de l'organisme, nous examinerons ce qui constitue tout à la fois l'âme et la physionomie du discours, le ton, les mouvements, le style, sans omettre ce que nous savons de l'action et du débit. Nous rencontrerons sur notre chemin les principales critiques dont Bourdaloue a été l'objet, surtout celles de Fénelon, qui, dans ses Dialogues sur V Éloquence^ semble fort souvent prendre Bourdaloue pour point de mire. De ces critiques, les unes sont dirigées contre notre prédicateur même, les autres contre les habitudes de prédication dont il a reçu et continué la tradition. Relevant les unes et les autres, chaque fois qu'elles se présenteront, nous chercherons dans quelle mesure il convient de les adopter.
Voltaire aurait souhaité « qu'en bannissant de la chaire le mauvais goût qui l'avilissait, Bourdaloue en eût banni aussi la coutume de prêcher sur un texte. Jamais, dit-il,