Cours de rhétorique y Iccturo xxxi
82 L'IÉLOQUENCE
tés. C'est à Féneloii lui-même que je veux emprunter un exemple. Dans son éloquent discours sur la Vocation des Gentils, il traite successivement ces deux points : qu'il faut se réjouir des progrès de l'Évangile, parce que c'est la volonté de Jésus-Christ qui s'accomplit et son règne qui s'étend ; mais qu'il faut s'en réjouir avec tremblement, parce que le règne de l'Evangile, en s'étendant, peut se déplacer et s'éloigner de nous. Sont-ce là deux sermons distincts ? Fénelon s'écarte-t-il un seul instant de son sujet unique : la vocation des Gentils? Nullement; mais ce sujet lui-même implique deux ordres d'idées que l'orateur parcourt l'un après l'autre. Quoi de plus naturel, de plus légitime et de plus nécessaire qu'une division comme cellelà, qui sort des entrailles mêmes du sujet, et qui donne au discours ses arêtes et ses contours, bien loin d'en rompre l'unité ?
Est-il plus vrai que les divisions nuisent à la progression? Le cardinal Maury répond à cet argument, quand il demande que la division même soit progressive. C'est affaire au prédicateur de ménager si bien la succession des diverses parties, que le discours, en avançant, devienne plus touchant et plus fort *. Si l'on prétend exiger que la vivacité du ton, la chaleur, la véhémence, aillent sans cesse en croissant de page en page et presque de phrase en phrase, c'est imposer à l'orateur une loi beaucoup trop absolue, et à l'auditoire même une tension et un effort continu qui amèneraient bien tôt la fatigue. Chez aucun orateur on ne trouve cette progression constante et sans répit. Dans les discours de Démosthène et de Gicéron, le ton s'élève et s'abaisse, la passion s'enflamme et s'apaise tour à tour. Aux paroles vives et véhémentes succèdent des parties plus calmes et plus douces. L'éloquence ne produirait pas l'impression saine et fortifiante qu'elle doit faire naître, sans cette variété qui repose. Que, dans chacune des parties de
1. Essai sur l' Éloquence de la chaire. De lu progression du plan, t. I, p. 68.
son sermon, le prédicateur s'anime progressivement, s'échauffe, se passionne, qui l'en empêche? Il s'arrêtera ensuite, puis reprendra sur un ton plus contenu le développement du point suivant, pour s'échauffer encore : ces temps d'arrêt, ces alternatives, pour être nécessairement amenées par une division marquée à l'avance, n'en seront pas moins un soulagement pour l'auditeur et une garantie de son attention.
Je crains que, sur ce point comme sur plusieurs autres, un préjugé exclusif en faveur de l'antiquité n'ait abusé Fénelon; préjugé même un peu aveugle : car Cicéron donne des préceptes relatifs à la division dans ses traités de rhétorique technique * ; Quintilien consacre à ce sujet tout un chapitre de V Institution oratoire^; plusieurs discours de Cicéron, par exemple le discours joowr la Loi Manilia, celui pour Muréna, sont très-nettement divisés. Accordons pourtant que les divisions sont rarement, chez les anciens, aussi méthodiques, aussi rigoureuses, aussi nettement annoncées que dans nos sermons. Mais, encore un coup, pourquoi vouloir soumettre aux règles de l'éloquence ancienne un genre que les anciens n'ont pas connu ? Certes, Aristote et Cicéron ont formulé des préceptes applicables à toute sorte de discours, principes supérieurs à toutes les distinctions de genres, lois générales et pour ainsi dire humaines que tout orateur, quel qu'il soit, doit observer. Mais, après tout, Aristote et Cicéron n'ont pu songer qu'aux genres d'éloquence qui régnaient dans Athènes et dans Rome, je veux dire l'éloquence politique et réloquen|gig|li> judiciaire ^. Il serait en vérité bien surprenant que le ser-, mon moderne, qui a ses caraclères propres et son objet spécial, fût assujetti précisément aux mêmes lois que les harangues et les plaidoyers antiques. Le tribun ou l'avocat ne se proposent d'autre but que d'enlever un vote ou