‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 51 sur 341 · L. IV, c. V., de partitione · texte numérisé non relu

L. IV, c. V., de partitione

3. Je ne nomme même pas l'éloquence épididique ou démonstrative^ par trop différente du sermon.

d'arracher une sentence. Us ne visent qu'à l'impression du moment. De là des habiletés, des artifices dont un Gicéron sera parfois le premier à se moquer, quand il descendra de la tribune. « Il faut, dit Fénelon, laisser quelquefois une vérité enveloppée jusqu'à la fin : c'est Cicéron qui nous l'assure Cicéron dit que le meilleur, presque toujours, est de le cacher (l'ordre du discours), et d'y mener l'auditeur sans qu'il s'en aperçoive. Il dit même en termes formels, car je m'en souviens, qu'il doit cacher jusqu'au nombre de ses preuves, en sorte qu'on ne puisse les compter. » Qu'est-ce que tout cela, je vous prie, sinon des ruses d'avocat? En effet, Cicéron l'avait sans doute éprouvé, un plan qui, bien loin de s'annoncer par avance, se dérobe et se dissimule, donne moins de prise à l'adversaire, et permet d'éluder ses pièges. C'est ainsi que Démosthène, dans son discours sur la Couronne^ semble promettre un plan et en suit un autre. Admirons ces raffinements de l'art chez les anciens orateurs ; mais ne les imposons pas, comme des lois, à l'éloquence de la chaire, qui ne les comporte point. L^orateur chrétien ne se propose pas de faire prévaloir une opinion, de fléchir un juge, ni de tromper un adversaire par des adresses cachées : son but, comme son devoir unique, c'est d'enseigner une doctrine, de la faire régner dans les esprits et dans les cœurs. 11 ne se contente pas d'un assentiment passager : il veut que l'auditeur, après avoir suivi sans peine l'enseignement donné, en conserve aisément dans sa mémoire le fond et la substance. Tous 4|J[Qa moyens qui concourent à ce but sont légitimes, parce qu'ils sont conformes à l'objet que se propose le prédicateur. Or, quoi qu'en dise Fénelon, les divisions servent à soulagerl'espritetla mémoire de l'auditeur, aussi bien que la mémoire de celui qui parle : je ne comprends même pas bien comment elles pourraient soulager la mémoire de l'un sans soulager aussi celle de l'autre. Tout le monde sait qu'une classification est la meilleure des mnémotechnies, ou plutôt la seule légitime, parce qu'elle est la seule rationnelle. Or, qu'est-ce que les divisions, sinon des classifications

d'idées? a Elles contribuent, dit encore Blair, à rendre un discours plus clair, plus intelligible, et par conséquent plus instructif pour toutes les classes d'auditeurs, ce qu'il ne faut jamais perdre de vue. Les titres d'un sermon sont d'un grand secours pour la mémoire, et en rappellent les principaux traits à celui qui l'a écouté ; ils servent encore à fixer l'attention de l'auditeur, à lui faire suivre sans peine la marche d'un discours tout entier, et à lui offrir des pauses ou des moments de repos pendant lesquels il peut réfléchir sur ce qu!il a entendu et pressentir ce qui va suivre. »

« C'est, dit Fénelon, une invention très-moderne qui

. nous vient de la scolastique. » Lors même que cela serait

tout à fait vrai, qu'importe? L'interlocuteur B est bien

complaisant de plier pavillon devant cet argument. On a

mille fois raison de répudier les distinctionfe puériles et les

subtilités raffinées de l'école. Mais , si la scolastique a

mis en usage des procédés raisonnables et utiles, pourquoi

les repousser? La scolastique n'a pas enrichi la science ;

mais la méthode et la logique lui doivent beaucoup : elle

n'a pas conduit l'esprit humain à des conquêtes nouvelles ;

mais elle l'a habitué à manier avec dextérité des armes

de précision.

La meilleure réfutation de la critique de Fénelon serait d'examiner en détail l'ordre qu'il voudrait substituer aux divisions dans les sermons. Sur ce point, comme sur bien d'autres, Fénelon est mécontent de ce qui existe, et rêve quelque chose de mieux. Mais ce quelque chose ne se précise jamais et reste toujours mije ne sais quoi. Remplacer ce qu'on voudrait faire disparaître, c'est la pierre d'achoppement dç tous les chimériques. Si nous ne craignions de prolonger outre mesure cette discussion déjà trop longue, nous citerions toute cette page où Fénelon cherche à définir Tordre tel qa'il le conçoit. On y verrait qu'il faut « distinguer soigneusement toutes les choses qui ont besoin d'être distinguées, assigner à chacune sa plaee;... qu'il doit y avoir partout un enchaînement de preuves ;

qu'il faut que la première prépare à la seconde, et que la seconde soutienne la première ; qu'on doit d'abord montrer en gros tout un sujet, et prévenir favorablement l'auditeur par un début modeste et insinuant, par un air de probité et de candeur; qu'ensuite on établit les principes, puis qu'on pose les faits;... que, des principes, des faits, on tire les conséquences; qu'il faut disposer le raisonnement de manière que toutes les preuves s'entr'aident pour être facilement retenues; qu'on doit faire en sorte que le discours aille toujours croissant, et que l'auditeur sente de plus en plus le poids de la vérité ; qu'alors il faut déployer les images vives et les mouvements propres à exciter les passions, » etc.. On verrait que, parmi d'excellentes règles communes à tous les discours, Fénelon mêle des préceptes qui ne peuvent s'appliquer à la chaire ; que les idées sont flottantes et indécises, les citations peu exactes, défai qui trahissent l'irréflexion d'une boutade juvénile, qu'aucune méthode pratique ne se dégage de ces conseils amassés pêle-mêle, et qu'enfin l'ordre prétendu rêvé par Fénelon risque fort de n'être qu'une confusion agitée. Décidément, c'est une imprudence que de trop médire des vieilles règles de nos pères, et cela porte malheur. Voltaire y laisse sa netteté; Fénelon y perd pour lui-même cet ordre qu'il voudrait renouveler. Dans réloquence comme sur la place publique, faire de l'ordre avec du désordre est difficile, l'essayer est bien périlleux.

Le secret des antipathies de Fénelon contre les divisions, c'est qu'à ses yeux les divisions « gênent le discours. » Nous avons déjà trouvé ces mots, « coutume gênante, » dans le passage de Voltaire. Fénelon ne pouvait rien souffrir qui comprimât ou ralentît le libre mouvement de la nature. Tout ce qui est méthode, règle, et par conséquent contrainte, le met en défiance, et l'irriterait, si» Fénelon était irritable. Il désapprouve les divisions dans les sermons par la même raison que la versification dans la poésie. Dans les deux cas, il ne voit point que ce qu'il attaque est consacré tout au moins par un trop long usage

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