LES DIVISIONS CHEZ BOURDALOUE
pour être arbitrairement modifié du jour au lendemain. Son esprit novateur, peu soucieux des traditions du passé, conspire avec son génie facile, ennemi de toute dépendance et de toute entrave.
Fénelon et Bourdaloue appartiennent à des familles d'esprit fort différentes, et, sur bien des points, opposées. Génie réfléchi, méthodique, docile, observateur fidèle jusqu'au scrupule de tous les usages consacrés par le temps et surtout par l'Église, Bourdaloue n'a jamais songé à se passer des divisions, ni rêvé, comme l'auteur des Dialogues sur V Éloquence^ un autre genre de disposition plus vague et plus lâche. Loin de se révolter contre cette a coiltume gênante, » il en profite et s'en fait un secours. Les divisions sont pour lui comme des canaux qui conduisent l'esprit de la proposition au développement, de l'ensemble au détail.
Les deux ou trois points de vue qu'un examen approfondi du sujet découvre à Bourdaloue sont d'ordinaire bien moins arbitraires qu'on ne le pense : souvent, il est vrai, neufs et inattendus, ils sont presque toujours justifiés par le sermon tout entier. Si l'on rencontre parfois de ces divisions antithétiques qui semblent encourir les justes critiques de Fénelon et du cardinal Maury, ce n'est pas que Qourdaloue soit « séduit par le cliquetis d'une antithèse brillante, » comme le P. Cheminais \ ni qu'il se plaise à « débiter des épigrammes ou des énigmes, » comme le prédicateur dont parle Fénelon. Méditez attentivement le sujet, comme l'avait fait Bourdaloue lui-même, et vous trouverez que cette opposition entre les parties est légitime, parce qu'elle est dans la nature des choses. Par exemple, dans le sermon sur les Devoirs des pères par rapport à la vocation de leurs enfants ^, le prédicateur semble proposer par la division un problème à résoudre, une contradiction à concilier :
!. Maury. Essai sur V Éloquence de la chairey I, 62. 2. Doioinicales. !«»■ dira. ap. l' Epiphanie, t. V, p. K.
(( Je dis qu'il ne vous appartient pas de disposer de vos enfants en ce qui regarde leur vocation et le choix qu'ils ont à faire d'un état. Et j'ajoute, toutefois, que vous êtes responsable à Dieu du choix que font vos enfants et de l'état qu'ils embrassent. Il semble d'abord que ces deux propositions se contredisent; mais la suite vous fera voir qu'elles s'accordent parfaitement entre elles. »
Est-ce là seulement une recherche d'effet, un artifice destiné à piquer la curiosité et à la tenir en éveil? Regardez de plus près, et considérez quelles peuvent être les préoccupations d'un père chrétien dans une question aussi grave. Quelle influence peut-il et doit-il exercer sur le choix de son fils? Ce point de morale est délicat, précisément parce qu'on est entre ces deux écueils, ou d'en trop faire ou de n'en pas faire assez. Je ne dois pas, se dira le père chrétien, disposer de la vocation de mon fils ; Dieu seul a le droit d'en décider, lui, le premier père, le seul qui connaisse les dispositions intérieures des âmes et les secrets de l'avenir. C'est lui qui prépare les voies du salut; c'est à lui d'y conduire mon fils, et quelle témérité ferait la mienne si j'engageais mon enfant dans un état qui compromettrait sa vie éternelle ! je serais coupable envers ce fils bien -aimé comme envers Dieu lui-même ; car celui-là seul doit choisir son état qui en supportera les charge^, et, puisqu'il s'agit du salut, tout y doit être personnel. Que de reproches je m'exposerais à recevoir de la bouche de mon fils au grand jour du jugement, si j'engageais sa vocation, et, par là, son éternité ! — Et pourtant, penserait encore ce père chrétien, dans l'hésitation de son cœur, je ne puis rester indifférent au choix de cet enfant, j'ai le droit et le devoir d'y participer ; car ce choix peut être mauvais en lui-même : il y a des états dangereux pour la vertu et qui compromettent le salut. Ce choix peut être mauvais encore, ou parce que mon fils ne serait pas propre à l'état qu'il voudrait adopter, ou parce qu'il n'y pourrait entrer que par des voies contraires à l'honneur et à la probité. Dieu m'a donc donné un droit de surveillance et de direc-