Al. de Tocqueville, lettre du 31 décembre
vague, confus ou latent, mais d'ordinaire très- visible, trèsapparent, très-facile à dégager, et appliqué successivement avec une grande précision à tous les sujets particuliers que traite Bourdaloue. Sans doute ce thème unique n'empêche point une infinie variété dans le cadre, dans le plan, dans l'économie des différents discours; sans doute ces deux parties, l'une de théorie et de doctrine, Tautre de peinture et d'exemple, peuvent être, selon les besoins, diversement distribuées et proportionnées. Mais, à travers toutes ces ressemblances, on voit toujours que la pensée de Bourdaloue roule sur un syllogisme, dont la majeure est fournie par la vérité chrétienne, la mineure par le spectacle du monde, et dont la conclusion seule comporte en général peu de développements, parce que, comme dans tout raisonnement syllogistî^ue, elle sort manifestement et nécessairement des prémisses.
Dialecticien par l'ensemble du discours, Bourdaloue ne l'est pas moins par le détail. Toutes les formules delà dialectique, il en fait usage, et quelquefois les prodigue : (( J'entre d'abord dans mon sujet. — J'avance trois propositions dont je vous prie de remarquer l'ordre et la suite. — Appliquez-vous à ma pensée, dont voici le précis réduit à cinq chefs. — Première vérité. — Seconde vérité. — Avançons. — Reprenons et concluons. » Lui-même croit à la valeur et à l'efficacité de ses démonstrations : « Écoutez-moi et vous serez con-vaincus, » dit-il souvent avec confiance. On le voit parfois se complaire, s'attarder même dans le raisonnement : il en allonge la chaîne ; il en multiplie les anneaux. Veut-il, dans le premier point du sermon sur la Pensée de la mort *, prouver l'efficacité de cette pensée pour régler les passions , il remonte d'abord à une sorte d'analyse des passions; il en recherche les principaux caractères. Nos passions sont vaines, insatiables, injustes : voilà trois subdivisions. Nos passions sont vaines, parce qu'elles ne nous attachent qu'en nous trompant; pour
1. Carême, I«r serm. pour le mercredi des cendres, t. II, p. 5.
s'en détacher, il faut donc s'en détromper : la pensée de la mort nous en détrompera. Est-ce tout? le raisonnement est-il fini ? Non. Pourquoi la pensée de la» mort nous en détrompera-t-elle? Parce que la pensée de la mort en général amène la pensée de notre mort en particulier; penser à la mort, c'est donc mourir par anticipation, et comme, à l'heure de notre mort véritable, nous serons pleinement détrompés de nos passions, penser à la mort, c'est s'en détromper par avance. N'aperçoit-on pas ici le raisonneur étendant comme à plaisir et compliquant son sorite ?
G'^st encore un caractère du dialecticien de s'engager volontiers dans des contradictions apparentes pour avoir l'avantage de les concilier ensuite et de se réfuter lui-même. « Ce qui vous étonnera peut-être, mais que je vous prie de bien concevoir, comme le point important que j'ai à vous expliquer, c'est que Dieu nous jugera par notre religion... soit que nous ayons cru constamment et sincèrement les vérités qu'elle nous proposait, soit que nous ayons cessé de les croire. 11 semble qu'il y ait en ceci de la contradiction ; car, si nous ne croyons plus les vérités que la foi nous propose, comment peut-on dire que c'est notre foi? et si ce n'est plus notre foi, comment Dieu nous jugera-t-il par elle? Ce sera à moi de répondre à cette difficulté, et je réclaircirai en telle sorte que, bien loin qu'elle affaiblisse la proposition que j'ai avancée, elle en sera une des plus solides preuves *. »
Bourdaloue, comme Bossuet, fait souvent intervenir Dieu pour triompher des pécheurs. Mais, chez Bossuet, Dieu les confond par le seul éclat de sa majesté souveraine : il paraît; tout est aussitôt manifesté par « cette lumière de justice et de vérité qui sort du trône ^. » Dans les sermons de Bourdaloue, au contraire. Dieu raisonne avec l'âme coupable; il la convainc* par une argumentation en bonne forme.
i. Premier Avent. — 1er dim. T. I, p. 38.
2. Bossuet. — 2® sermon pour le !«' dim. de l'Avent, sur le Jugement dernier.
« Existimasti inique^ quod ero tui similis; arguant te et statuam contra faciem tuam (Ps. 49). Vous vous promettiez, dira Dieu, paroles foudroyantes, vous vous promettiez et vous étiez assez insensé pour croire que je serais d'intelligence avec vous ; que, comme vous preniez plaisir à vous aveugler, en éteignant toutes les lumières qui vous éclairaient, j'aurais assez d'indulgence pour favoriser votre aveuglement, sans vous forcer jamais à ouvrir les yeux. Mais en cela vous ne m'avez pas connu; car, étant ce que je suis, et comme juge souverain ne pouvant me dispenser de vous faire voir ce que vous êtes et de vous en convaincre, je vous reprendrai, arguam te ; et, par la censure de mon jugement, je suppléerai aux conseils fidèles que vous avez rejetés, aux sages remontrances que vous avez négligées, aux répréhensions salutaires de ceux qui voulaient et qui devaient vous redresser, mais dont votre indocilité a refroidi et comme anéanti le zèle. Arguam te^ je vous reprendrai, et, parce que vous n'avez pas voulu profiter de la sincérité des hommes, ni pour vous corriger ni pour vous instruire, je vous exposerai, je vous produirai vous-même devant vousmême : Et statuam contra faciem tuam *. »
Chez Bourdaloue, on le voit, Dieu lui-même est devenu dialecticien.
L'habileté suprême et le triomphe de la dialectique, c'est d'emprunter des arguments à celui-là même que l'on combat, soit en invoquant ses paroles ou l'exemple de sa conduite, soit en retournant contre lui les objections qu'il avance. Vaincre l'adversaire avec ses propres armes, c'est vaincre deux fois. Bourdaloue excelle à ces manœuvres adroites. Dans les parties morales, combien de fois ne confond-il pas le monde par les pratiques du monde même ! Combien de fois ne montre- t-il pas aux courtisans qui l'écoutent l'opposition de* leur zèle pour les biens qui passent avec leur négligence pour les choses du salut ! Parlant dans son beau sermon sur les Tentations « de ces
1. Carême. — Lundi de la l'e semaine, sur le Jugement de Dieu, t. II, p. 186. — Ce sermon a pour titre dans d'autres éditions : sur le Jugement dernier.
attachements dont la seule passion est le nœud et qu'il faudrait rompre : »
a Je ne le puis, dites-vous. Vous ne le pouvez ? Et moi je prétends, souffrez cette expression, oui, je prétends qu'en parlant de la sorte, vous mentez au Saint-Esprit, et vous faites outrage à sa grâce. Voulez-vous que je vous en convainque, mais d'une manière sensible, et à laquelle vous avouerez que le libertinage n'a rien à opposer? Ce ne sera pas pour vous confondre, mais pour vous instruire comme mes frères et comme des hommes dont le salut doit m'être plus cher que ma vie même : Non ut confundam vos, (I. Cor., 4.) La disposition où je vous vois m'est favorable pour cela, et Dieu m'a inspiré d'en profiter. Elle me fournit une démonstration vive, pressante, à quoi vous ne vous attendez pas, et qui suffira pour votre condamnation, si vous n'en faites aujourd'hui le motif de votre conversion. Écoutez-moi, et jugez-vous.
« Il y en a parmi vous, et Dieu veuille que ce ne soit pas le plus gi'and nombre, qui se trouvent, au moment que je parle, dans des engagements de péché si étroits, à les en croire, et si forts, qu'ils désespèrent de pouvoir jamais briser leurs liens. Leur demander que pour le salut de leur âme ils s'éloignent de telle personne, c'est, disent-ils, leur demander l'impossible. Mais cette séparation sera-t-elle impossible, dès qu'il faudra marcher pour le service du prince, à qui nous faisons tous gloire d'obéir? Je m'en tiens à leur témoignage : y en a-t-il un d'eux qui, pour donner des preuves de sa fidélité et de son zèle, ne soit déjà disposé à partir, et à quitter ce qu'il aime ? Au premier bruil de la guerre qui commence à se répandre, chacun s'engage, chacun pense à se mettre en route ; point de liaison qui le retienne, point d'absence qui lui coûte, et dont il ne soit résolu de supporter tout l'ennui. Si j'en doutais pour vous, je vous offenserais, et quand je le suppose comme indubitable, vous recevez ce que je dis comme un éloge, et vous m'en savez gré. Je ne compare point ce qu'exige de vous la loi du monde, et ce que la loi de Dieu vous commande. Je sais qu'en obéissant à la loi du monde, vous conservez toujours la même passion dans le cœur, et qu'il y faut renoncer pour Dieu; et certes il est bien juste qu'il y ait delà différence entre l'un et l'autre, et que j'en fasse plus pour le Dieu du ciel que pour les puissances de la terre. Mais je veux seulement conclure de là que vous^im-.
posez donc à Dieu, quand vous prétendez qu'il n'est pas en votre pouvoir de ne plus rechercher le sujet criminel de votre désordre, et de vous tenir, au moins pour quelque temps, et pour vous éprouver vous-même, loin de ses yeux et de sa présence. Car, encore une fois, vous retiendra-t-il, quand l'honneur vous appellera? et avec quelle promptitude vous verra-t-on courir et voler au premier ordre que vous recevrez, et que vous vous estimerez heureux de recevoir ! Quiconque aurait un moment balancé serait-il digne de vivre? oserait-il paraître dans le monde? n'en deviendrait-il pas la fable et le jouet *? »
On voit que Bourdaloue justifie la promesse qu'il fait souvent à ses auditeurs, « de s'en tenir à leur témoignage. )) Par là, faisant appel à Texpérience personnelle de chacun, s'appuyant sans cesse sur la réalité, il évite un des plus ordinaires écueils de la dialectique, Tabus des arguments spéculatifs et de l'abstraction, en même temps qu'il donne à ses raisonnements plus d'efficacité et de prise sur l'adversaire. Pour confondre les pécheurs, il lui suffit le plus souvent de leur répéter ce qu'ils disent et de leur rappeler ce qu'ils font. « Nous avons, diMl, une conscience éclairée, pour qui? pour les autres; et aveugle, pour qui? pour nous-mêmes. Que fera Dieu? Il confrontera ces deux consciences pour condamner l'une par l'autre. » Ce que (era Dieu au jour du jugement, Bourdaloue le fait à tout instant du haut de la chaire. Ceux qu'il combat lui fournissent presque toujours de quoi les combattre.
Lisez encore le premier point du sermon sur la Parole de Dieu, et voyez comme le logicien enserre ses contradicteurs dans leur objection même. Il veut établir que le dégoût de la parole de Dieu est une des plus terribles punitions que Dieu inflige au chrétien :
« Mais, dites-vous, ce dégpût que nous condamnons et que nous vous reprochons n'est point précisément un dégoût de la parole de Dieu, mais de la parole de Dieu mal annoncée; car
1'. Carême, !«' dimanche, t. Il, p. 158.
i je trouvais, ajoutez-vous, des hommes solides et judicieux; les hommes, comme les prophètes, animés de l'esprit de Dieu, it capables de me représenter avec force les obligations de mon :tat; si je trouvais des prédicateurs de l'Évangile, tels que les lésirait saint Paul, qui joignissent le zèle à la science, et quisusent, en éclairant l'esprit, remuer le cœur, je les écouterais, et e les écouterais avec plaisir. C'est ainsi qu'un lâche auditeur oudrait encore se justifier aux dépens de la Providence, et [u*il prononce lui-même son jugement ; car, s'il était vrai, hrétiens, qu'il n'y eût plus de ces hommes évangéliques propres à émouvoir et à instruire, quelle marque plus sensible »ourriez-vous avoir de la colère de Dieu? Ne serait-ce pasl'ac- :omplissement de cette menace que Dieu faisait à son peuple : e leur ôterai les prédicateurs de ma parole, et ceux qui en poreront encore le nom et qui en feront l'office ne seront plus [ue des hommes vains, semblables à un airain sonnant et à une ymbale retentissante? Voilà, disait le Seigneur, par où je les mnirai. Je ne susciterai plus de prophètes qu'ils écoutent, il l'y en aura plus qui ait le don de les toucher et de les conertir ; ils demeureront sans maître et sans docteur qui leur nseigne ma loi : Absque sacerdole, doctore, et absque lege l Parai., 15.) Ne commenceriez-vous pas, dis-je, à ressentir 'effet de cette malédiction; et, saisis d'une frayeur salutaire, i quel aulre qu'à vous-mêmes pourriez-vous imputer cette triste lisette? Mais, malgré l'iniquité du monde, nous n'en sommes >as là. Rendons grâces au Seigneur : il y a encore dans l'Église les hommes éclairés et fervents, des successeurs de Jean-Bapiste, qui, comme des lampes ardentes et luisantes, découvrent 1 vérité, et la prêchent saintement, fortement, utilement. Mais eus en voulez qui la prêchent poliment et agréablement, rien [avantage... Et parce que ceux que vous entendez, quelque èle qu'ils puissent avoir d'ailleurs, n'ont pas néanmoins le don le vous plaire, c'est assez pour vous en éloigner. Or en cela néme consiste la misère spirituelle de votre âme et le châtinent de Dieu^.. »
On le voit, si Bourdaloue conteste Tobjection qu'on ui oppose, ce n'est pas qu'elle puisse détruire son argu-
1. Carême, dim. de la 5o semaine. Sur la Parole de Dieu, I'® parip, t. IV, p. 11.
mentation; c'est au contraire qu'elle prouverait au delà même de ce qu'il avance, et qu'elle lui donnerait raison plus qu'il ne veut. Sa dialectique habile fait une circonstance aggravante de ce qui semblait une excuse.
Donnons-nous enfin le plaisir d'admirer comment Bourdaloue, par la force de ses déductions, enferme l'adversaire dans un paralogisme, et là le presse, le harcèle, et le réduit à se condamner lui-même. Dans le premier point du sermon pour la Commémoration des morts, il est amené par le sujet à réfuter les protestants : « En quoi, dit-il *, consiste l'erreur pratique des partisans de l'hérésie sur le sujet dont il est question ? A ne pas prier pour les morts parce qu'ils ne croient pas la vérité du purgatoire... Ils devraient renverser la proposition et croire la vérité du purgatoire, parce qu'il est évident et incontestable qu'il faut prier pour les morts. » Car l'Écriture nous le recommande en termes formels; toute la tradition nous l'enseigne; c'a toujours été la pratique et des Juifs et de l'Église : le livre des Machabées le prouve; le témoignage de saint Augustin le prouve ; celui de TertuUien le prouve de même. Bourdaloue cite les principaux textes ; puis, revenant aux protestants :
« S'il était donc vrai, ajoute-t-il, que les hérétiques fussent aussi éclairés qu'ils se flattent de l'être, voici comment ils raisonneraient : Il faut prier pour les morts, toutes les lumières de la religion le démontrent; donc je dois être convaincu qu'il y a un purgatoire; car qu'est-ce que le purgatoire, sinon un état de souffrances et de peines, où les morts sont soulagés par les prières des vivants ? Je ne puis admettre l'un sans convenir de l'autre : et puisque la foi me révèle évidemment l'un, il est juste que je me soumette à l'autre, quoiqu'il me paraisse obscur, et que je croie le purgatoire, parce que je ne puis me défendre de reconnaître qu'il faut prier pour les morts. Voilà, dis-je, la conséquence qu'ils tireraient, et cette conséquence serait légitime. Mais que font-ils? tout le contraire; car ils renversent l'ordre, et ils disent : La révélation du purgatoire m'est
!. Mystères, t. XI, p. 336*