‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 58 sur 341 · FORCE DE LA DIALECTIQUE · texte numérisé non relu

FORCE DE LA DIALECTIQUE

obscure, donc je ne m'y soumettrai pas; et parce que, ne croyant pas le purgatoire, je détruis le fondement de la prière pour les morts, quelque sainte qu'elle puisse être, je renoncerai à la prière pour les morts ; et parce que l'usage de cette prière est ce qu'il y a de plus ancien dans la tradition, je compterai pour rien la tradition; et parce que le livre des Machabées parle ouvertement à l'avantage de cette prière , je rejetterai le livre des Machabées ; et parce que cette prière est autorisée par tous les Pères et par tous les conciles, je n'en croirai ni les Pères ni les conciles; et parce que dès les premiers siècles cette prière était solennellement établie dans l'Église de Dieu, je dirai que dès les premiers siècles l'Église de Dieu est tombée dans la corruption ; et parce que saint Augustin s'est fait un devoir, et un devoir de religion, de prier pour Fâme de sa mère, je dirai que saint Augustin a donné sur ce poijit dans lés rêveries et les illusions populaires. Car voilà, mes chers auditeurs, jusqu'où va l'opiniâtreté des hérétiques ; je ne leur attribue que ce qu'ils soutiennent eux-mêmes, et que ce qu'ils ont cent fois écrit : or, qu'y a-t-il de moins soutenable et de plus opposé à la raison ? »

Quelle vigueur croissante dans cette argumentation ! quelle force victorieuse dans cette répétition des preuves résumées sous une forme plus vive, et qui se pressent, plus condensées et plus brèves ! 11 semble que Bourdaloue ait dérobé à Démosthène ou à Pascal le secret de ces reprises souveraines où l'argumentation se resserre et se ramasse, pour rendre en quelque sorte plus lumineuse aux yeux de 1 auditeur la lumière même, pour le rassasier d'évidence. Ici, par une habileté de plus, cette nouvelle énumération des preuves est placée dans la bouche de ces mêmes hérétiques qui n'en tiennent compte et qui les bravent. L'adversaire étale ainsi lui-même, comme pour sa confusion volontaire, le spectacle de ses contradictions et de ses partis pris : chacune des raisons qu'il foule aux pieds se redresse plus forte contre lui; chaque mot qu'il prononce est un coup mortel dont il se frappe.

Si la dialectique de Bourdaloue est très-forte et trèsprobante, on peut dire néanmoins et sans paradoxe qu'à

force d*être dialecticien, il tombe dans de légères fautes de raisonnement, dans des contradictions de détail qu'un raisonneur moins intrépide aurait plus aisément aperçues et plus soigneusement conciliées. Il s'attache si fortement à la vérité qu'il veut actuellement démontrer, il la considère avec une attention si exclusive et y entre si avant, qu'il perd de vue telle autre proposition également établie par lui-même, mais qui ne semble pas s'accorder avec celle-là. On se rappelle que, dans le sermon sur V Impureté^ il compare le misérable état du pécheur plongé dans ce vice aux tourments des réprouvés dans l'enfer. De même que les réprouvés sont dans les ténèbres, l'homme impur est dans l'aveuglement spirituel, parce qu'il perd la connaissance même de son péché. « S'il s'y laisse entraîner, cette connaissance s'affaiblira... Des actes, il passera à l'habitude, de l'habitude à l'endurcissement, de l'endurcissement au scandale, et du scandale à la dernière impudence. Il n'envisagera plus sa passion que comme une faiblesse pardonnable à l'humanité ; il n'en aura plus aucun remords; il ne la traitera plus que de galanterie ; il s'en glorifiera, il s'en applaudira, il en triomphera *. »

Tournez quelques pages. Bourdaloue est engagé dans un ordre d'idées différent : un autre supplice du réprouvé dans l'enfer, c'est le ver d'une conscience coupable qui le trouble et le tourmente ; l'homme impur souffre un supplice analogue : « Il n'y a point de péché où il lui soit plus difficile de se flatter et de se faire une fausse conscience;., donc point de péché que le remords suive de plus près^ et qui soit de sa nature plus incompatible avec le repos. Dans le péché de la chair, l'homme est obligé de se condamner.,. Ce péché est trop grossier pour servir aux illusions d'une conscience erronée ^. »

Quintilien rapporte quelque part le tour de force de ce Carnéade qui étonna et indigna si vivement Gaton le Gen-

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