FORCE ET ABUS DE LA DIALECTIQUE
seur en disputant, tour à tour et avec une égale vigueur, un jour pour la justice et le lendemain contre elle. Il ne convient pas de forcer un rapprochement qui ferait tout à la fois injure à Bourdaloue et violence à la vérité. Carnéade était un sophiste de profession, un jongleur dangereux, tandis que la contradiction échappée à Bourdaloue est bien involontaire et bien innocente. Mais le même abus, celui de la dialectique, permet au premier de tromper les autres, et conduit le second à se contredire lui-même. Bourdaloue s'attache à son idée, la poursuit, la pousse à bout, n'ayant plus d'yeux pour autre chose et tirant tout à lui. Chacun des sujets qu'il traite est un des plus graves et des plus importants qu'on puisse traiter dans la chaire. Chaque point qu'il aborde « est d'une extrême conséquence. » Toujours l'objet présent de sa pensée grossit au point de lui cacher tout le reste.
Ces abus mêmes du raisonnement témoignent de la vigueur que Bourdaloue déploie dans son argumentation. Nul ne manie cette arme de la logique avec plus de force et de sûreté. Pour se rendre compte de la solidité et de la plénitude de ses démonstrations, des fragments ne suffisent pas : il faut le lire. Arguments généraux et particuliers, arguments personnels, adhominem^ dilemmes habiles, suppositions ingénieuses, comparaisons ou contrastes adroitement ménagés, réfutations précises et victorieuses; toutes les formes du raisonnement, toutes les ressources que la logique prête à l'éloquence, Bourdaloue en connaît l'usage, et s'en sert avec un merveilleux à propos. La combinaison de ces éléments divers varie avec le sujet et selon les convenances de chaque discours, de même qu'un chef d'armée change la disposition de ses troupes d'après la nature du terrain. Mais partout on retrouve, aussi apparente et aussi sensible, cette imperatoria virtus, comme dit M. Sainte-Beuve après Quintilien, « cette qualité souveraine du général qui fait que tout marche en ordre et à son rang *. » Quand