UNIFORMITÉ DU STYLE
dérés plutôt comme des éloges ? N'avait-il pas entendu ces prédicateurs qui, pour plaire à leur auditoire, chargeaient renseignement chrétien d'ornements indignes? Les fauxbrillants et le bel-esprit n'étaient-ils pas le châtiment mérité de ces complaisances coupables, et ne fallait-il pas éviter plus que toute autre chose ces défauts, qui compromettent à la fois l'utilité et la dignité de la parole sainte ? Ce n'est pas le plaisir qu'on doit demander au prédicateur, mais le profit. Que ses discours soient aux yeux des mondains monotones et froids : qu'importe, pourvu qu'ils soient fructueux? Telle était, nous le savons, la pensée de Bourdaloue. Mais dans l'intérêt même de l'enseignement chrétien, et pour lui assurer toute son efficacité, ne faut-il pas sacrifier un peu au plaisir, à l'imagination, à la sensibilité de l'auditeur? L'art d'instruire ne doit-il pas faire alliance avec l'art de plaire ? Si tant de lecteurs aujourd'hui négligent Bourdaloue, tandis qu'ils ne se lassent pas de Bossuet, c'est que leur sentiment sur Bourdaloue diffère peu de celui de Fénelon. Pour beaucoup d'entre eux, s'il faut tout dire, la lecture de notre prédicateur vérifie trop bien la justesse de ce vers célèbre :
L*ennui naquit un jour de l'uniformité.
Et si, en matière d'éloquence sacrée, la parole du fabuliste ne semble pas assez grave, on ne récusera pas du moins l'autorité du plus grand des orateurs, d'accord cette fois avec le plus aimable des poètes. Écrivant au cardinal de La Tour-d'Auvergne *, Bossuet lui recommande la variété, « gui est, dit-il, tout le secret de plaire. » Si ce conseil s'était adressé à Bourdaloue, et si Bourdaloue l'eût suivi, il aurait aujourd'hui plus de lecteurs. A force «e vouloir n'être qu'utile, il l'est dans la postérité à un moins grand nombre. Bourdaloue a trop oublié que, dans
1. Cet écrit a été publié pour la première fois par M. Floquet, à la fin (lu second volume de ses savantes Études sur Bossuet,
l'éloquence, comme dans la natm^e, il n'y a pas de fruits sans fleurs.
Nous ne ferons donc pas difficulté d'accorder à Pénelon gain de cause pour le fond. Sa critique est bien sévère pourtant, et sur quelques points tout à fait excessive. Quand Fénelon refuse, par exemple, à Bourdaloue l'art d'être familier à propos, c'est le contraire de la vérité. La familiarité est fréquente chez Bourdaloue, et ce mot même d'insinuant qu'ajoute Fénelon caractériserait assez bien le genre de familiarité propre à notre prédicateur. Ce n'est pas cette familiarité toujours grave, épiscopale et un peu hautaine de Bossuet, où l'on sent 1^ condescendance d'un supérieur qui n'abdique pas, et 'd'où le grand évêque tire de merveilleux effets par le contraste même de la simplicité et de la grandeur; mais c'est bien une familiarité insinuante et doucement spirituelle. Car, on ne le remarque pas assez, ce solide et sévère orateur a beaucoup d'esprit, et quand on l'appelle le grave, le judicieux Bourdaloue, ces épithètes convenues ne disent pas tout. Sans doute l'esprit n'est jamais dans sa bouche la plaisanterie qui scandaliserait, encore moins le burlesque des prédicateurs du moyen âge. Sans doute encore, l'esprit chez lui ne remplace jamais la raison, et c'est à force de bon sens que Bourdaloue trouve la finesse. Il la trouve cependant, et non pas une fois, mais dans maint passage de ses Sermons, de ses Exhortations, de ses Pensées. Il sait manier l'ironie, non pas l'ironie acre et passionnée d'un Pascal, l'ironie vibrante qui indigne et soulève, mais une ironie plus douce, qui pénètre sans blesser, qui fait sourire et désarme. Quelle fine raillerie dan3 le premier point du sermon sur la Fausse conscience, où Bourdaloue montre comme nous arrivons aisément à façonner notre conscience d'après nos désirs et nos intérêts ! Détachonsen seulement cette page piquante :
« Dès qu'il ne s'agit point de l'intérêt, il ne nous coûte rien d'avoir une conscience droite, ni d'être réguliers et même se-
FAMILIARITÉ, IRONIE, E§PRIT • 12o
vères en ce qui regarde les obligations de la conscience. Notre intérêt cessant ou mis à part, ces obligations de conscience n'ont rien d'onéreux que nous n'approuvions et même que nous ne goûtions. Nous en jugeons sainement, nous en parlons éloquemn^ent, nous en faisons aux autres des leçons, nous en poussons l'exactitude jusqu'à la plus rigide perfection, et nous témoignons sur ce point de l'horreur pour tout ce qui n'est pas conforme à la pureté de nos principes. Mais est-il question de notre intérêt? se présente-t-il une occasion où par malheur l'intérêt et cette pureté de principes ne se trouvent pas d'accord ensemble? vous savez, chrétiens, combien nous sommes ingénieux à nous tromper. Dès là nos lumières s'affaiblissent, dès là notre sévérité se dément, dès là nous ne voyons plus les choses avec cet œil simple, cet œil épuré de la corruption du siècle. Parce qu'il y va de notre intérêt, ces opinions, qui jusqu'alors nous avaient paru relâchées, ne nous semblent plus si larges ; et, les examinant de plus près, nous y découvrons du bon sens. Ces probabilités dont le seul nom nous choquait et nous scandalisait, dans le ca^ de notre intérêt, ne nous paraissent plus si odieuses. Ce que nous condamnions auparavant comme injuste et insoutenable, à la vue de notre intérêt, change de face et nous paraît plein d'équité. Ce que nous blâmions dans les autres commence à être légitime et excusable pour nous. Peut-être ne laissons-nous pas de disputer avec nous-mêmes; mais entin nous nous rendons : et cet intérêt dont nous ne voulons pas nous dépouiller, par une vertu bien surprenante, fait prendre à nos consciences tel biais et tel pli qu'il nous plaît de leur donner *. »
Ce ton d'ironie familière se rencontre souvent chez Bourdalôue, surtout lorsque le prédicateur s'arrête, comme ici, à peindre les travers et à relever les contradictions du cœur humain. Peut-on encore imaginer une façon plus neuve et plus heureuse de faire sentir aux chrétiens la contrariété de leur conduite avec la loi de Jésus-Christ que cette ingénieuse supposition? C'est dans le sermon du second Avent sur la Nativité de Jésus-Christ.