Tome I, p. 380, sq
I^AMILIARIT^, IRONIE, ESPHtf 4Û7
Si Ton pouvait détacher toutes les pensées ingénieuses que Bourdaloue rencontre, si elles n'étaient pas. le plus souvent inséparables de Targumentation qui les contient et les motive, quel dossier on composerait, même pour les plus difficiles, à la décharge de notre prédicateur ! Qu'il reprenne, par exemple, ceux qui ont trouvé « Tart d'être dévots sans être chrétiens : »
« Dévotion zélée, dira-t-il, mais fort zélée pour autrui et très-peu pour soi. Depuis que telle femme a levé l'étendard de la dévotion, il semble qu'elle soit devenue impeccable, et que
tous les autres soient des pécheurs remplis de défauts On
inquiète des gens, on les fatigue, on va même jusqu'à les accabler. Le prophète disait •: Mon zèle me dévore : mais combien de prétendus zélateurs ou zélatrices pourraient dire : Mon zèle, au lieu de me dévorer moi-même, dévore les autres * ! »
Ailleurs, se plaignant qu'on ne prie pas assez pour les morts, il opposera, dans une antithèse piquante, la conduite des païens à celle des chrétiens.
« Au lieu qu'autrefois les païens gageaient des hommes pour pleurer aux obsèques de leurs parents, pendant qu'eux-mêmes ils étaient occupés à faire les sacritices ordinaires pour apaiser leurs mânes, croyant, dit Sénèque, qu'ils remplissaient beaucoup mieux le devoir de la piété iiliaie par leur dévotion que par leurs larmes, et qu'il était beaucoup plus juste de se décharger sur d'autres de l'oftice de pleurer que de celui de prier; nous, par une opposition bien bizarre, et par un aveuglement encore plus déplorable, nous gageons, au contraire, des hommes pour prier, et nous nous contentons du soin de pleurer ^, »
Qu'est-ce que tout cela, sinon de l'esprit, et du meilleur? Je reconnais que la pensée, chez Bourdaloue, ne se condense pas en traits rapides, que l'esprit ne jaillit pas en étincelles imprévues et soudaines : c'est plutôt une lu-
1. Pensées. Défauts à évitei" dajis In dévotion^ t. XIV , p. 281.
2. Mystères. Pour In Commémoration des morts^ 3* partie, t. XI, p. 353.
in l'éloquence
mière continue qui éclaire doucement tout Uû morceau et qui brille moins vivement, parce qu'elle se disperse davantage. Mais n'est-ce point assez pour faire voir que l'agrément chez Bourdaloue s'unit plus qu'on ne le pense à la solidité, et que cette nourriture substantielle ne manque pas non plus de saveur?
Ce qui ressemble le plus à l'esprit véritable, et ce qui en est l'ordinaire indice dans l'éloquence comme dans le commerce de la vie, c'est le tact, le respect des convenances. Bourdaloue n'y manque pas. Nous aurons à marquer la réserve qu'il sait garder même dans les peintur les plus délicates et dans les portraits les plus fidèles. U n'est pas superflu de noter ici qu'il prend toujours grand soin de ne blesser personne. Ses plus dures sévérités, toujours amenées, ne sont jamais brutales, mais tempérées par des égards affectueux, et par une sorte de tendre respect pour les auditeurs. Les précautions oratoires sont nombreuses et toujours habiles. Ne parlons pas trop légèrement de ces artifices du langage : ils ont leur valeur et leur raison d'être. Le respect des mœurs, au sens de la rhétorique, était, aux yeux des anciens, une des qualités essentielles de l'orateur : ils en faisaient une partie de Tart de plaire. Pour plaire, en effet, c'est déjà quelque chose que de ne déplaire pas.
Une étude attentive des détails du style nous conduirait aussi à faire bien des réserves sur le jugement sommaire et trop absolu de Fénelon. Sans doute « l'ordre et le mouvement que Bourdaloue met dans ses pensées, » selon la définition de BufTon, sont toujours à peu près les mêmes ; les phrases semblent jetées dans un moule uniforme; la variété manque, et aussi l'éclat. Mais quelle sûreté de marche, quelle vigueur croissante et quelle plénitude dans ces périodes moins oratoires que logiques, qui énumèrent et enveloppent toustles détails de la pensée ! Et si l'on considère l'expression, quelle justesse, et par Ja justesse même, quelle force I Combien d'alliances de mots éloquentes, et parfois de hardiesses heureuses, soit