FORCE DU STYLE
que, le jour de Noël, il célèbre les anéantissements adorables de son Dieu, ou, le jour de sa Passion, sa « faiblesse toute-puissante, » ou qu'il confonde « ces vertus chimériques et plâtrées dont nous recevrons plus de confusion que de nos vices mêmes reconnus de bonne foi et confessés. » Cherche-t-il à donner une idée des tourments que l'âme réprouvée trouvera dans la vue de ses crimes, sans cesse présents à son souvenir, il ne recule pas devant une comparaison presque repoussante, et la plus capable d'inspirer, comme il le souhaite, « l'horreur de la corruption. »
« Ah! chrétiens, s'écrie-t-il , ne vous rebutez pas de la supposition que je vais faire ; peut-être blessQra-t-elle la délicatesse de vos esprits;. mais plût à Dieu que par là même elle pût vous inspirer une sainte horreur de la corruption de vos cœurs ! Si l'on venait à remuer une eau bourbeuse et dormante, et qu'exposant devant vous toutes les immondices qu'elle renferme, on vous forçât à en soutenir toujours la vue, ce serait pour vous non pas un spectacle, mais un supplice, mais un martyre aussi rigoureux qu'humiliant. Or telle et bien plus insoutenable encore est la peine que Dieu réserve, dans l'enfer, à une âme, par exemple, sensuelle et impudique. Il lui fera voir da même coup d'œil tout ce qu'il y a eu dans elle, par la concupiscence de la chair, de plus sale et de plus infect. Consentements secrets , désirs criminels , espérances conçues , occasions cherchées, commerces scandaleux, entretiens lascifs, lés, regards, dissolutions, mollesses, il lui rendra tout cela snt, et la fixant à cet objet, dont rien ne pourra plus la ûet( -ner : Regarde, lui dira-t-il à chaque moment de l'éternité, voilà les suites de ton'incontinence, voilà ce qu'a produit ton cœur * ! »
Voulez-vous au contraire un tableau plein de mouvement, de vie, et tout rayonn^mt d'une douce lumière : contemplez cette peinture des processions du Saint- Sacrement :
1. Carême, vendredi de la 2*^ semaine, sur CEnfer, !'« partie tome m, p: 43.
130 L'ÉLOQUENCK
« De toutes parts on se rend au lieu désigné pour la marche ; on se dispose ; on se range ; une nombreuse assemblée, ou, pour mieux dire, une nombreuse cour, se forme de tous les états et de toutes les conditions, depuis le plus petit et le plus pauvre jusques au prince, jusques au monarque. A l'aspect de la Divinité pi^ésente, toute dignité disparait ; chacun à l'envi ne pense à se distinguer que par ses hommages et ses respects Les rues sont jonchées de fleurs, les maisons parées et ornées, les autels dressés sur la route d'espace en espace, pour recevoir le Seigneur et pour lui servir en quelque
manière de repos Il est au milieu de ses ministres comme
grand-prêtre et pontife souverain; il est sous le dais comme roi du ciel et de la terre. On lui offre de l'encens, et il le reçoit comme Fils de Dieu et Dieu lui-même. Le bruit même des armes se fait entendre et l'honore comme vainqueur du monde. Que de voix s'élèvent pour célébrer son nom et pour l'exalter I Que de cantiques de louanges! que d'harmonieux concerts! que de bénédictions ! que d'adorations ! Tout s'humilie, tout se prosterne. Il me semble que je pourrais bien lui appliquer les belles et mystérieuses paroles du prophète : Il a établi sa demeure dans le soleil , et il y parait avec la même grâce qu'un époux qui sort de sa chambre nuptiale. Il a pris son essor comme un géant pour fournir sa course, et, sur son passage, il répand le feu de tous côtés et les rayons de sa lumière i. »
Non, après de semblables morceaux, il n'est plus permis de dire que le style de Bourdaloue soit constamment monotone et terne , et l'on doit convenir qu'il a su plus d'une fois trouver d'autres qualités que la propriété et que la correction. Les critiques de Fénelon restent vraies en général; mais, soit qu'il ait mis quelque exagération dans l'expression de sa pensée, soit qu'il n'ait pu donner en quelques lignes que la note d'ensemble, son jugement demeure tout à la fois excessif et incomplet; bien des exceptions et des réserves le doivent adoucir. Ces réserves nous permettront de comprendre l'admiration si vive dont Bourdaloue fut l'objet au dix-septième siècle, et la justesse
1. Essai d'Octave du Saint- Sacrement ^ 8« jour, t. XV, p. 429-430.
générale des observations de Fénelon nous expliquera que cette admiration se soit peu à peu refroidie, et que l'enthousiasme ait fait place à l'estime.
Le défaut d'émotion et de pathétique est de même fort justement reproché à Bourdaloue. Mais ici encore on ne saurait admettre qu'un prédicateur si longtemps admiré du grand siècle, et placé si haut par les louanges des meilleurs juges, de Boileau, de La Bruyère, de madame de Sévigné, de Fénelon lui-même *, ait été absolument dépourvu d'une des qualités les plus nécessaires à l'orateur, le don d'émouvoir. Il est d'autant plus difficile de le croire que Bourdaloue n'avait pas ces ornements, ces recherches, ces fausses beautés qui peuvent séduire, et qui, s'ajoutant, il est vrai, à des talents plus sérieux, contribuèrent à la vogue d'un Fléchier, par exemple, ou d'un Mascaron. Aussi un examen attentifdes fermons nous montre- t-il que Bourdaloue n'est pas, comme Fénelon le dit, et comme beaucoup d'autres l'ont pensé après Fénelon, tout à fait incapable de toucher.
On peut noter d'abord certains passages, peu fréquents, j'en conviens, pourtant en nombre appréciable, où la modiGcation sensible du ton traduit une émotion vraie. Ainsi ce pathétique propre à la chaire, qu'on peut dire créé par la prédication chrétienne, et qui s'appelle l'onction, ces effusions affectueuses où l'âme du ministre de miséricorde
l. Dans son Mémoire sur les Occupations de V Académie française ^ écrit à la fin de sa vie (1713), Fénelon n'est pas aussi sévère pour Bourdaloue que dans les Dialogues sur l'Éloquence. On lit en effet, daLs la seconde partie de ce Mémoire : « Combien de styles différents tvons-nous admirés dans les prédicateurs avant que d'avoir éprouvé celui du P. Bourdaloue, qui a effacé tous les autres, et qui est peut-être arrivé à-Ja perfection dont notre langue est capable dans ce genre d'éloquence ! » L'éloge serait ici plutôt excessif.
semble se répandre, parle au cœur du fidèle, et le pénètre comme d'un attendrissement contagieux, ne sont pas sans exemple chez Bourdaloue.
Dans son sermon pour la Commémoration des MortSy il sollicite la pitié de ses auditeurs pour ces âmes qui souffrent dans le Purgatoire, et que nos prières pourraient délivrer.
« Que serait-ce si Dieu, au moment que je vous parle, faisait paraître devant vous ces âmes affligées, et que vous fussiez témoins de leurs tourments? que serait-ce si vous entendiez leurs gémissements et leurs plaintes, et si, du fond de leurs cachots, elles poussaient jusqu'à vous ce cri lamentable : Miseremini met (Job, 19:? Vous, mon cher auditeur, si tendre à la compassion, vous qui, sans frémir, ne pourriez voir un criminel à la torture, verriez-vous sans pitié tant d'âmes justes dans le triste état où elles sont réduites? Vous êtes en peine de savoir qui sont ces âmes ; mais pouvez-vous l'ignorer? Approchez-vous, dirais-jc, reconnaissez-les : voilà l'âme de votre père, de ce père dont vous possédez les biens, de ce père qui s'est épuisé pour vous, de ce père à qui vous devez tout ce que vous êtes; il soutfre peut-être de vous avoir trop élevé, et il attend de votre reconnaissance que vous preniez au moins maintenant ses intérêts auprès de Dieu. Passez plus avant : voilà cet ami dont la mémoire vous devrait être si précieuse, et à qui peutêtre vous ne pensez plus; il est présentement en état d'éprouver si votre amitié était sincère ; il languit, et il ne peut être soulagé que par vous ; priez, et Dieu mettra lin à ses peines : dans un besoin si pressant, lui rcfuseriez-vous un secours qui lui est nécessaire, et qui vous doit coûter si peu *? »
La fameuse péroraison de saint Vincent de Paul implorant les dames chrétiennes pour les pauvres orphelins qui allaient périr sans leurs secours n'était pas d*un pathétique plus vif et plus vrai que ce touchant appel à tous ceux qui ont vu mourir quelque personne aimée. Il en est