GENRE DE PATHÉTIQUE PROPRE A BOURDALOUE
« Idolâtres de vos sens et tout occupés de vous-mêmes, vous n'avez d'attention que pour vous-mêmes, de sentiment que pour vous-mêmes. Que le pauvre pâtisse dans la disette, que le malade languisse sur la paille, que la veuve chargée d'enfants et percée de leurs cris ressente toutes leurs douleurs et ne puisse répondre à leurs gémissements que par ses larmes, comme ce sont des maux étrangers et qui n'approchent point de vous, pourvu que votre sensualité soit satisfaite, pourvu que votre corps ait toutes ses commodités et toutes ses aises, vous êtes contents et vous ne pensez guère si les autres le doivent être. Mais Dieu y pense ! et viendra le temps où il saura vous y faire penser malgré vous, quand, pour la justification de sa providence, il vous demandera raison du pauvre; quand il vous traitera comme vous avez traité le pauvre, quand il vous jugera sans miséricorde comme vous avez rejeté le pauvre sans compassion ^ »
Ainsi ni les émotions fortes ni les émotions douces, ou, comme dirait Aristote, ni la terreur ni la pitié ne font défaut chez Bourdaloue. Toutefois, il faut en convenir, les passages semblables à ceux que nous avons rapportés sont assez rares et le plus souvent assez courts. La modification du ton n'y est presque jamais soudaine ni très-sensible. L'émotion s'y trouve ; mais il faut pour ainsi dire aller l'y chercher : toujours sobre et contenue, elle ne se répand pas vivement au dehors, n'éclate point. Enfin il semble que ces émotions appartiennent moins au prédicateur qu'à la religion même, et que le pathétique, dans les bornes étroites où il se renferme chez B.ourdaloue, soit comme un fruit naturel du christianisme cru avec ferveur et prêché avec zèle. « Un clerc mondain et religieux, s'il monte en chaire, est déclamateur 2, » a dit La Bruyère. Nous pouvons dire à notre tour : Un prêtre saint, pénétré de ses devoirs et de la grandeur de sa mission, s'il monte en chaire, est nécessairement ému, au moins quelquefois. Mais nous trouvons chez Bourdaloue une émotion d'un autre genre, plus personnelle, plus intime, inhérente à la trame même
1. Carême, i^r vendredi, sur VAumôney 1«"« partie, t. II, p. 119. 1. De la chaire.
du discours, et que la critique de Fénelon, ici encore trop exclusive, semble méconnaître.
Cette émotion, il est également difficile de la définir en elle-même et d'en faire comprendre la nature par des citations choisies. Il ne faut point, en effet, la chercher dans tel ou tel morceau qui se puisse détacher. Ce n'est pas un sentiment qui s'éveille à un moment déterminé, nous possède quelque temps, pour s'évanouir ensuite ; c'est une impression d'ensemble, résultant de la marche du discours tout entier ou tout au moins d'une de ses parties, qui se développe et devient plus aiguë par renchaînement et le progrès du raisonnement même, sorte de crescendo lent et insensible d'une même note de plus en plus vibrante. C'est ce que madame de Sévigné sentait et exprimait si bien, quand elle écrivait au sujet de Bourdaloue : a II m'a souvent ôté la respiration, par l'extrême attention avec laquelle on est pendu à la force et à la justesse de ses discours, et je ne respirais que quand il lui plaisait de finir *. » Oui, cette investigation de plus en plus profonde et précise, cette déduction sans paix ni trêve captive l'entendement et le maîtrise par une sorte de curiosité impatiente, émue, sans cesse satisfaite et sans cesse croissante. « Le cœur, dit Pascal, a ses raisons que la raison ne connaît pas. )) Ne pourrait-on pas retourner au profit de Bourdaloue le mot de Pascal et dire : La raison a ses émotions différentes de celles du cœur? Émotions de l'intelligence qui cherche la vérité, la poursuit, l'entrevoit, la découvre enfin, la pénètre, l'approfondit, la possède. Émotions semblables à celles qui animent et soutiennent le* philosophe dans ses méditations austères, le savant dans ses expériences, le mathématicien lui-même dans ses études abstraites et tout idéales. Les théologiens distinguent l'orgueil de l'esprit et l'orgueil du cœur : l'esprit, comme le cœur, a ses passions, <pes plaisirs, ses ivresses. Ce sont des émotions de cet ordre, les émotions de l'entendement et de