‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 81 sur 341 · BOURDALOUE ET DÉMOSTHÈNE · texte numérisé non relu

BOURDALOUE ET DÉMOSTHÈNE

la pensée, que m'inspire la lecture suivie d'un sermon de Bourdaloue, et que devaient ressentir bien plus encore ceux qui l'entendaient, « pendus à la force et à la justesse de ses discours. » Il éprouve lui-même et fait partager aux autres, tour à tour cette ardeur de l'esprit qui attaque un sujet, s'en rend maître, l'envisage sous toutes ses faces, en sonde pour ainsi dire tous les replis, et ce contentement de l'intelligence satisfaite qui se repose enfin dans la plénitude de la lumière.

Une fois déjà Bourdaloue nous a fait penser à Démosthène. Nous ne prétendons établir entre ces deux orateurs aucune parité, et les diversités qui les séparent l'emportent trop sur les analogies qui les rapprochent pour qu'on puisse même tenter un parallèle. Pourtant la nature de leurs moyens oratoires n'est pas toujours différente : d'excellents critiques l'ont remarqué avant nous. On éprouve à la suite de Démosthène cette même impression d'une marche haletante vers une clarté à chaque pas plus sensible. Chez les deux orateurs, l'émotion, le pathétique, sont intimement liés à l'argumentation et se développent avec elle. On a défini l'éloquence de Démosthène la raison passionnée : c'est qu'en effet, dans ses admirables discours, jamais la raison ne se tait pour laisser parler la passion toute seule. A mesure que la raison s'éclaire, la passion s'échauffe', et quand la raison parvient au point suprême de l'évidence, la passion arrive du même coup à ses plus sublimes transports. Seulement la définition, admirablement juste pour l'orateur grec, serait outrée si on l'appliquait au prédicateur français. Il n'y a point à proprement parler de passion chez Bourdaloue. L'incomparable Démosthène a emporté le secret de cet art tout grec par lequel des éléments, en apparence aussi opposés que la raison et la passion, loin de se nuire, loin de s'exclure l'un l'autre, se mêlent, se confondent, et s'entr'aident par cette union même. La passion, chez Démosthène, jaillit de toutes les sources, et conserve son jeu libre au sein même de cpttc dialectique qui la couvre et l'enveloppe. Invisible et

présente, elle anime le raisonnement, le soulève, le fait vivre de sa vie : sous chacun des arguments, on la sent qui palpite. Tous les grands sentiments de Tâme humaine sont tour à tour et sans cesse tenus en éveil par cette argumentation dont ils sont le perpétuel soutien et comme le souffle intérieur. Ainsi le pathétique, chez Démosthène, n'est pas seulement une émotion toute rationnelle, résultat indirect de la dialectique : c'est la passion véritable, aussi distincte et aussi inséparable du raisonnement que l'âme est distincte et inséparable du corps. De là, chez l'orateur grec, une solidité égale à celle de Bourdaloue, avec une tout autre véhémence. Bourdaloue n'est donc que l'image affaiblie de Démosthène : mais n'est-ce point assez pour sa gloire qu'on puisse lui trouver quelques traits communs avec le plus parfait modèle de l'éloquence antique?

Quelques citations, nous le sentons, éclaireraient mieux que toutes les paroles ce côté de l'éloquence de Bourdaloue. Mais, encore une fois, il faudrait rapporter des discours entiers; car il s'agit ici d'une impression d'ensemble qui est, pour ainsi dire, la résultante de l'accord et de l'enchaînement de toutes les parties. Renvoyons donc, puisque nous ne pouvons mieux faire, le lecteur à Boui^ daloue lui-même. Qu'on lise par exemple en entier et tout d'une haleine le sermon du premier A vent siw le Jugement deimier. Le fond est d'une théologie savante et abstraite ; mais la progression du plan, la démonstration complète et détaillée de toutes les parties, la force et la cohésion de cette logique infatigable exercent insensiblement sur l'âme une action puissante à laquelle elle n'est pas libre d'échapper. Bourdaloue veut montrer qu'au tribunal de Dieu nous serons jugés, chrétiens par notre foi, hommes par notre raison. « Dieu nous jugera par notre foi, parce que c'est notre foi qui nous accusera devant lui; parce que c'est notre foi qui servira de témoin contre nous ; parce que c'est notre foi, si jamais nous avons le malheur d'être réprouvés, qui dictera elle-même l'arrêt de notre répro- . bation.» — Mais, cette foi, si nous l'avons perdue, si nous

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