ÉMOTION RÉSULTANT DE LA DIALECTIQUE
l'avons renoncée et abandonnée? — 11 n'importe : elle se réveillera, elle ressuscitera au dernier jour, et c'est elle qui viendra confondre notre apostasie. Baptismus ornât Christi mïlùem, convincit desertorem (Cyprian.). — Mais le libertin fera appel de la foi à la raison. — C'est donc aussi par sa raison que Dieu va le juger; car si la raison, sans la grâce et sans la foi, n'a pas la vertu de nous sauver, elle est plus que suffisante pour nous condamner. Dieu nous jugera donc par la droite raison que nous avons reçue en naissant. « Nous choquons ouvertement cette raison, et nous nous révoltons contre elle ; il la suscitera contre nous. Nous ne voulons pas écouter cette raison quand elle nous parle ; il nous la fera entendre malgré nous. Nous nous formons des prétextes pour engager cette raison dans le parti de notre passion; il dissipera tous ces prétextes, en nous découvrant à nous-mêmes ce qu'il y avait en nous de plus caché, et ce que nous n'y voulions pas apercevoir. » — Mais enfin, « si notre raison a été en effet dans l'erreur, et que ce soient les erreurs de notre raison qui nous aient fait pécher, comment Dieu nous condamnera-t-il par elle? — Alors même. Dieu aura toujours droit de nous juger par notre raison ; par notre raison trompée sur certains articles, tandis qu'elle aura été si éclairée sur d'autres; par notre raison trompée à certains temps de la vie, après avoir été si éc'airée en d'autres temps. Arguant te et statuant contra faciem tuant. [P saint, 49.)
Chacune de ces propositions successives, confirmée par une logique ferme et sûre, appuyée de citations des Ecritures ou de réflexions habilement empruntées aux Pères, pousse plus loin la démonstration générale. Ainsi l'homme coupable, qu'il soit croyant ou incrédule, que sa raison ait conservé sa rectitude première ou qu'elle soit aveuglée par Terreur, reste en face du tribunal de Dieu sans refuge, sans espérance. Or, malgré l'insuffisance de ce dessin rapide, ne pressent-on pas l'intérêt croissant que développe cette poursuite incessante et victorieuse du pécheur, pressé, traqué pour ainsi dire par cette dialectique puissante qui
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trouve en lui-mênie les instruments de sa condamnation, et retourne contre lui jusqu'à ses apparentes excuses? L'argumentation, chez Bourdaloue, recèle donc une sorte de chaleur latente, qui ne jaillit pas en flammes, mais qui se développe par une progression continue, et qui, parvenue à un certain degié d'intensité, produit en quelque manière le pathétique.
Bourdaloue émeut encore, et devait surtout émouvoir ses contemporains par ces peintures morales qui suivent presque toujours la partie proprement didactique de ses sermons, et oii il se plaît à confronter, pour la confusion des pécheurs, le mal que nous pratiquons avec le bien que nous devrions faire. Mais dans ces vigoureux réquisitoires, comme tout à l'heure dans la dialectique, l'émotion n'a pas de rôle apparent, ni, pour ainsi dire, d'existence propre : elle résulte encore de la marche même et de la progression du développement. Ce qui la fait naître, c'est la clairvoyance redoutable du moraliste, c'est l'exactitude minutieuse de la peinture, c'est la précision des détails accumulés avec une sorte d'insistance curieuse et implacable. Ajoutons à ces causes la force du style et l'énergie de l'expression, qui s'accusent principalement dans les morceaux de ce genre. Le sermon même que nous venons d'analyser nous en offre un exemple:
« Nous péchons contre toutes les vues de notre raison, et c'est par où Dieu d'abord nous jugera. Car enfin, pourra-t-il dire à tant de libertins, et, à tant d'impies, puisque votre raison était le plus fort retranchement de votre libertinage, il fallait donc exactement vous attacher à elb; ; et, pour ne donner aucune prise à ma justice, plus vous vous êtes licenciés du côté de la foi, plus deviez-vous être réguliers, sévères, irrépréhensibles du c6té de la raison. Or, voyons si c'est ainsi que vous vous êtes comportés ; voyons si votre vie a été une vie raisoimable, une vie d'hommes. Et c'est alors, chrétiens, que Dieu nous produira cette suite affreuse de péchés dont saint Paul fait aux Romains le dénombrement, et qu'il reprochait à ces philosophes qui par la raison avaient connu Dieu, mais ne l'avaient pas glorifié comme