‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 84 sur 341 · DIFFÉRENCE ENTRE CONVAINCRE ET PERSUADER · texte numérisé non relu

DIFFÉRENCE ENTRE CONVAINCRE ET PERSUADER

Tart du raisonnement et de l'argumentation. Il faut lui accorder, indépendamment de certaines pages pénétrées d'une émotion sincère quoique discrète, une force croissante de raison et de vérité qui s'impose à l'esprit, et qui, le captivant par les liens de cette «extrême attention» dont parle madame de Sévigné, le tient « pendu » au discours du prédicateur. Il faut lui accorder enfin cette grande puissance oratoire, le souffle, n.on pas le souffle tour à tour paisible et violent, qui soulève tout à coup les âmes et ramasse les tempêtes, mais le souffle égal et soutenu, fort par sa seule continuité, qui ébranle à la longue plutôt qu'il ne bouleverse.

Ces considérations permettent de ne point accepter dans sa rigueur absolue le jugement de Fénelon : autorisent-elles à le rejeter tout à fait? Nous ne le pensons pas. On peut formuler de graves réserves; on peut plaider les circonstances atténuantes : la sentence, au fond, n'est pas infirmée. Il reste vrai que Bourdaloue s'est fait de Téloquence une idée incomplète, et n'a pas assez vu par quels moyens multiples elle exerce sur Thonirae une action victorieuse. Il reste vrai que cette capitale distinction, si justement marquée par Fénelon, entre convaincre et persuader^ Bourdaloue l'a trop souvent méconnue. Quaud on le lit, et quelque vive admiration qu'il inspire, on ne peut se défendre de ce sentiment, qu'à cette prédication si forte et si pleine il manque pourtant quelque chose. C'est que la conviction n'est qu'une partie, qu'un des éléments de la persuasion. Bourdaloue ne voit dans l'éloquence que la démonstration, parce que dans l'âme humaine il ne veut voir que la raison. S'il émeut, l'émotion même, nous l'a-^ vons montré, procède lé plus souvent de la raison seule»

Mais, si légitime que soit la suprématie de la raison, elle ne peut ni ne doit anéantir les autres facliltés de l'âme : elieles domine et les dirige; elle ne les étouffe pas. C'estàelle que l'orateur, après tout, s'adresse toujours, dtil ne remporte jamais de plus belle victoire que quand il lui rend le gouvernement de l'âmé et l'aiitorité souveraine, qu'elle était près

d'abdiquer. Mais pour remporter cette victoire même, il doit compter avec ces autres puissances et s'en faire des alliées, alors même, alors surtout qu'il les combat. Que le philosophe, dans ses spéculations sereines, méprise, la folle du logis; l'orateur ne rougit pas de la flatter et de l'intéresser en sa faveur. Que le sage réalise le nil admirari de la morale antique, et qu'il s'élève autant qu'il peut au-dessus de la sphère des passions; l'orateur ne dédaigne pas d'y descendre, et, par le pathétique, il excite les passions à son profit, de peur qu'elles ne soient excitées à son détriment. Gela est vrai de toute éloquence, et de celle de la chaire plus que de toute autre, précisément parce que c'est dans lachaire quelalutte contrôles erreurs de l'imagination et de la passion est plus vive, plus directe et plus déclarée. Oui, les peintures saisissantes, les émotions réciproques du prédicateur et de l'auditoire, ont une valeur réelle, que Bourdaloue semble trop méconnaître ou dédaigner, une utilité aussi pratique que les raisonnements les plus irréfutables. I Oui, l'âme vivement émue, l'âme troublée, touchée, entraînée par une parole chaleureuse et colorée, est plus près I de se convertir, plus près de faire passer dans la pratique les enseignements qu'elle a reçus, que l'esprit à qui on a démontré par des raisonnements sans réplique la nécessité do sa conversion. Car si l'esprit ne réplique pas, voici l'imagination et la passion qui prennent la parole à sa place, l'une habile à distraire l'homme et à l'amuser, ou-, vrant devant lui des perspectives décevantes qui l'attirent, et l'égarant par ses mirages enchanteurs; l'autre avec se» exigences impérieuses, ses promesses, ses sophismes intéressés : toutes deux assez puissantes et assez adroites pour triompher, parfois en un instant, d'une conviction rai* | sonnée. Si l'on veut déjouer ces illusions et prévenir cea entraînements, il n'est pas superflu de soulever dans l'a des émotions vives, de lui présenter des images sensible» et frappantes, enfin, si l'on me permet ce néologisme scieih ^ tifique, de neutf'aliser l'imagination par l'imagination, et la I passion par la passion-.

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