L'ACTION DE BOURDALOUE
prétend la confirmer. « C'est ainsi, dit-il en parlant de Bourdaloue, que tous ses portraits le représentent. » Or, des deux portraits originaux de Bourdaloue, l'un, fait de son vivant, le représente les yeux ouverts ; et l'autre, qui est à la vérité le plus connu et le plus souvent reproduit, n'a été peint qu'au moment où la mort venait de fermer ses yeux pour toujours. Si donc la tradition n'avait pas d'autre origine, il faudrait la rejeter comme une fable. Mais un passage des Dialogues sur V Éloquence ne le permet pas. Dans ce passage, tous. les caractères que Fénelon prête au prédicateur qu'il critique s'appliquent manifestement à Bourdaloue. Ce trait seul, qui n'est point assurément banal ni commun à beaucoup de prédicateurs, aurait été ajouté par l'imagination de Fénelon ? et ce seul détail de son invention, par une étrange combinaison du hasard, se trouverait précisément d'accord avec une opinion accréditée sur Bourdaloue ? La tradition vulgaire a donc une raison d'être plus sérieuse que Tattitude des portraits , et, jusqu'à démonstration du contraire, il convient de l'accepter comme probable.
Cette habitude, ou, si l'on veut, ce travers de Bourdaloue, qu'il faut sans doute attribuer à un trop grand effort de la mémoire et à une crainte excessive des distractions extérieures qui auraient pu rompre le fil du souvenir, nuisait-il sensiblement à l'efTet de ses discours ? Je n'en suis pas persuadé, et je n'ajoute pas sur ce point une foi entière à la critique un peu chagrine de Fénelon, Fermer les yeux est naturel à tout homme qui poursuit intérieurement un raisonnement rigoureux et complexe. Et même cette manière d'être ne convenait-elle pas assez bien à ce juge libre et hardi des mœurs contemporaines, qui frappait, nous le verrons, d'une main sévère et rude princes et courtisans, nobles et prêtres, tout le monde, sans rien craindre et sans vouloir regarder sur qui tombaient ses coups. Il en est des yeux fermés de Bourdaloue comme du bandeau de la justice : la clairvoyance intérieure n'en est que plus redoutable. Dans ces parties morales où le prédi-
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catour disait des vérités à tous sans ménagement et «à bride abattue, » Tauditeur éprouvait le double effroi qu'inspirent la pénétration* lucide que rien ne trompOi et la force aveugle que rien n'arrête.
Il est d'ailleurs permis de penser que les paupières ne restaient pas constamment baissées, et laissaient parfois passer de rapides éclairs. Quand Bourdaloue montrait par exemple comment les hypocrites seront confondus au jugement, et qu'il s'écriait :
Je vous le demande, qui peut concevoir de quelle confusion seront couverts tout à coup et accablés tel peut-être et telle qui sont ici présents, qui portent au fond du cœur de quoi les difiamer...
j'imagine qu'en arrivant à ces mots « tel peut-être et telle qui sont ici présents, » Bourdaloue ouvrait les yeux tout à coup, et chacun craignait que le regard révélateur ne vînt se fixer sur lui *.
Ainsi, tout ce que nous savons de l'action de Bourdaloue, bien loin de rendre plus surprenants les succès de sa prédication, comme Fénelon le ferait croire, permet au contraire de les mieux expliquer. On ne saurait trop insister sur ce point, que les sermons de Bourdaloue, plus peut-être que ceux de tout autre prédicateur, sont faits pour être entendus, non pour être lus. Il serait impossible de comprendre l'empire que cette parole exerça, si Ton ne se plaçait par la pensée au point de vue de l'auditeur. Qu'un de nos contemporains, lecteur éclairé et sérieux, ouvre pour la première fois Bourdaloue ; le piremier sermon qu'il lira lui inspirera un sentiment mêlé de surprise et d'admiration. Quel fonds! se dira-t-il; quelle richesse d'idées ! quelle habileté dans l'ordonnance ! quplle solidité
1. Le passage où Arnauld raconte que la princesse de Conti fit un geste de désapprobation en entendant un sermon de Bourdaloue, et que celui-ci s*en aperçut, prouve qu'il n'avait pas toujours les yeux fermés. Voy. Introduction, § i, Biographie, p..i8.