BOURDALOUE PERD A LA LECTURE
dans les raisonnements ! quelle vérité dans les peintures ! quelle précision dans les préceptes ! Où trouver ailleurs un dédain si bien justifié des artifices de la rhétorique ? Et notre lecteur se saurait mauvais gré de n'avoir pas fait plus tôt connaissance avec cette originale et forte éloquence. Mais si, provoqué par le plaisir que lui a causé ce premier discours, il passe à un second, son ardeur s'éteindra peu à peu ; il sentira la fatigue : au troisième, il sentira la satiété. Mais Bourdaloue ne composait pas ses sermons pour en prononcer plusieurs de suite. Dans chacun, il remplissait la mesure de ce que ses auditeurs pouvaient entendre ; on ne saurait accumuler en une heure plus de dialectique solide et d'utile enseignement: mais enfin, ce n'était qu'une heure. L'auditoire emportait l'impression de l'unité et de la plénitude : il ne ressentait ni l'ennui qu'amène la monotonie, ni le dégoût qu'inspire la surabondance. N'entendant Bourdaloue que de temps à autre, les contemporains gardaient toujours ce sentiment favorable et' flatteur que laisse au lecteur moderne la lecture d'un premier discours. Pour goûter Bourdaloue il conviendrait de ne le lire que par intervalles, et de n'en prendre qu'à petite dose.
De même encore, le lecteur trouve dans les divisions et subdivisions trop multipliées une fatigue gratuite plutôt qu'un soutien. Ne suivrions- nous pas aussi bien le plan et le fil du discours saps cet appareil méthodique? Des livres excellents ne nous intéressent-ils pas et ne soutiennent-ils pas notre attention, sans que l'auteur partage ainsi ses pensées en compartiments réguliers? Mais, nous l'avons déjà fait remarquer, ce qui est vrai d'un livre qu'on lit, ne l'est pas autant d'un discours qu'on écoute. Demandez à tout homme qui fait profession de parler et d'écrire quelle différence profonde établit entre l'exposition écrite et l'exposition orale des mêmes idées la nécessité de se faire suivre par l'auditoire au courant de la parole. Tous vous diront que quiconque parle en public est obligé de distribuer les parties avec une netteté plus apparente, d'insister sur les divisions, de rendre saillantes toutes les arêtes. L'audi-
toire de Boiirdaloue était aidé par ces divisions successives, qui lui permettaient d'embrasser aisément l'ensemble en distinguant toutes les parties. Il sentait les avantages de la méthode, et n'en voyait pas l'abus.
S'il est défavorable à Bourdaloue d'être lu, il lui est plus défavorable encore de l'être par des lecteurs du dixneuvième siècle. La différence dn goût de son temps et de celui du nôtre explique mieux que tout le reste les diverses fortunes qu'a rencontrées sa renommée.
Plus on observe le caractère dominant de l'esprit français au dix-septième siècle, surtout dans la seconde moitié, et mieux on comprend que cet esprit se soit reconnu luimême dans, la sévère éloquence du célèbre jésuite. Le propre de Bourdaloue, nous l'avons vu, c'est de ne s'adresser le plus souvent qu'à la raison; l'essence de sa prédication, c'est la dialectique. N'y a-t-il pas de secrets et intimes rapports entre cette éloquence ainsi rationnelle et ce siècle cartésien qui mit en toutes choses la raison hors de pair, au point de lui asservir et de lui immoler quelquefois toutes les autres facultés humaines? Philosophie, éloquence, poésie même, toute la littérature d-alors se résume en un mot : la raison, et, par là, découle de Descartes : ce grand homme semble avoir été placé par la Providence à la tête de son siècle pour lui montrer le cTiemin. Or Téloquence, ou, si l'on veut, la rhétorique de Bourdaloue est la plus rigoureusement cartésienne qui so puisse voir. Le dédain qu'inspiraient alors l'imagination, « cette maîtresse d'erreur, » la sensibilité, la passion, et en général tous les mouvements de l'âme qui ont leur source dans les parties inférieures de l'être moral, ce dédain, souvent excessif, Bourdaloue le partageait, et son éloquence en portait le signe : elle était l'image même de l'esprit du temps. Ce mot de raison se retrouve dans presque tous les
passages où Bourdaloue a été loué le plus vivement. « Bourdaloue, dit Tabbé d'Olivet, nous a fait préférpr à tout le reste la raison mise dans son jour. » Et plus loin : « Ce grand orateur, le premier qui ait réduit pour nous Téloquence à n'être que ce qu'elle doit être, je veux dire à être l'organe de la raison et l'organe de la vertu. » Selon Voltaire, Bourdaloue « fut un des premiers qui étalèrent dans la chaire une raison toujours éloquente. » Ne parler qu'à la raison, ce n'est point à nos yeux l'idéal de l'éloquence complète; pour les contemporains de Bourdaloue, c'était à la fois le mérite souverain et le seul nécessaire. Il est curieux de remarquer que deux hommes surtout ont été vantés par le dix-septième siècle à l'égal des plus grands, pour être ensuite, non pas sans doute négligés au même degré, mais beaucoup moins bien traités l'un et l'antre. Le grand Bourdaloue ! le grand Arnauld ! on leur donnait à tous deux cette épithète, qu'on refuse à tous deux aujourd'hui. Or il se trouve que ces deux hommes sont les deux plus intrépides raisonneurs de l'époque. Et, par une coïncidence qui mérite aussi d'être notée, Arnauld et Bourdaloue ont également obtenu les suffrages, de qui? du poète de la raison, de Boileau. Ce ne sont pas là des rencontres de hasard. L'infatigable défenseur du jansénisme a plus d'un trait de ressemblance avec cet austère jésuite qui fut son constant et redoutable adversaire, et tous deux ont avec leur siècle des conformités qui expliquent comment les destinées de leur mémoire furent analogues. Ce ne sera donc point sortir de notre sujet que de citer quelques fragments d'une page expressive où M. Sainte-Beuve a bien caractérisé le génie d'Arnauld :
« L*appareil logique, chez lui, est et reste toujours en avant... L'horreur de l'équivoque le jette dans les redites, renferme dans des compartiments sans cesse défmis. On sent une volonté active qui meut une intelligence vigoureuse; mais... il n'y a, pour parler avec les anciens rhéteurs, que les tendons, les cordes et les nerfs de la pensée, jamais la couleur, jamais le suc et le sang. Nul timbre, nul souffle ému; seulement une durable et
impétueuse haleine, qui ne se lasse pas, mais qui lasse, i sorte de véhémence dynamique à remuer toutes ces prop< tions, à enchaîner tous ces textes, à gouverner toute cette trai Et lorsqu'on vient à y distinguer, dans cette trame, quel place particulièrement brillante ou vivante, c'est à une citai des Pères qu'elle est due ; car sa propre expression à lui n jamais que celle qui résulte des lois générales de la gramma de la logique, et en ce sens saine, juste, excellente, mais com impersonnelle... Tel nous semble le caractère, telle en mé temps l'infériorité du grand Arnauld. Pascal, Bossuet, Bom loue surent être également clairs, logiques, solides, et à la : être eux-mêmes, vivre sensiblement dans les vérités qu'ils soignaient, et les faire vivre pour tous autrement que d'une position abstraite et géométrique. La vérité, si haute qu* soit, a besoin de se faire homme pour toucher les hommes. « Arnauld remua, ébranla, agita en son temps ; il convainq il ne toucha pas, ou du moins, depuis que le feu particulic ces querelles a'est éteint, il a cessé complètement de toucl tandis que Pascal, Bossuet, Bourdaloue encore, sont restés vants, et qu'ils continuent de parler à ceux-là mêmes qui croient pas à leurs doctrines comme absolues vérités * . »
Peut-être l'éminent critique n*a-t-il point assez dîsti gu6 ici Pascal et Bossuet de Bourdaloue. Certes Bourc loue n'a pas la sécheresse géométrique d'Arnauld ; i nous avons trouvé chez lui cette perpétuité raisonnai du célèbre janséniste, « cette durable et impétueuse 1 leine qui ne se lasse pas, mais qui lasse. » Il tiendrait p tôt une place intermédiaire entre Arnauld, d'une part, P cal et Bossuet, de l'autre, plus voisin sans doute de ces de grands hommes, bien moins raide, aride et monotone q le premier, mais aussi avec beaucoup moins d'âme, passion, de couleur, de véhémence entrsunante que deux autres. C'est un Arnauld prédicateur, et non sim] docteur, capable de s'adresser, non plus seulement à u faculté de théologie, mais à une grande assemblée mo daine, enseignant dans une chaire d'église la grande m
i. Port-Royal, t. II, p. 169-170.