LE GRAND BOURDALOUE ET LE GRAND ARNAULD
raie évangélique, et non discutant des subtilités dogmatiques dans une chaire de Sorbonne. S'il a survécu plus qu'Ârnauld, si, malgré le discrédit relatif oîi il est tombé, on le lit encore bien davantage, il le doit sans doute à son éloquence incomparablement supérieure ; mais c'est aussi, disons-le, que les questions qu'Arnauld a débattues sans relâche ont disparu avec les querelles qui les avaient soulevées, au lieu que les sujets des sermons de Bourdaloue intéressent « tout homme venant en ce monde. » Supposez un Ârnauld catholique simple et humble, consacrant sa puissance dialectique à la démonstration des grandes vérités morales, et non à des discussions d'école ; un Arnauld animé de l'ardent désir d'amener les âmes à la pratique de la loi chrétienne, au lieu de s'obstiner à défendre un parti, et remplaçant l'entêtement du sectaire par le zèle et la charité du directeur et du prêtre ; un Arnauld unissant à la puissance du raisonnement la sagacité d'un moraliste, et adoucissant l'âpreté dialectique par de fines et piquantes peintures; un Arnauld enfin tempéré de Nicole, mais poussant les qualités de Nicole bien plus loin que Nicole lui-même : modifiez, embellissez, rendez moins farouche et moins dur le trop austère visage du célèbre janséniste, mettez-le dans une lumière tout à la fois plus vive et plus douce, sans toutefois faire disparaître les lignes essentielles : quemanquera-t-il à l'image pour être le portrait de Bourdaloue? On peut donc, malgré des différences nombreuses et profondes, démêler, entre le grand Bourdaloue et le grand Arnauld, certains traits de ressemblance. Or ces traits sont justement ceux qui plaisaient le plus à leur temps.
Ces préférences du dix-septième siècle, il est permis de ^eles plus partager; mais, on ne saurait trop le remarquer, elles font, même dans leur vivacité surprenante, un singulier honneur à cette grande époque d'intelligence et de goût. Ce n'est pas sans admiration qu'on se représente cet immense auditoire pressé au pied de la chaire de Bour- Woue, recueillant avec une avidité toujours égale ses en-
i62 L'ÉLOQUENCE
seignements austères, et restant fidèle à sa prédication, sans inconstance, sans retour, durant trente ans ! Il n'est pas habituel que les hommes se prennent d'enthousiasme pour ce qui pèche par excèç de solidité, et les engouements de la mode ne sont pas d'ordinaire pour les exagérations de la raison.
Les caractères du style de Bourdaloue, la justesse, la correction, la propriété, n'étaient pas non plus de ceux que son temps dédaignait. Un langage ferme et sobre, sans grand éclat, mais aussi sans faux brillants, sans tons criards ni surcharge de couleur, paraissait aux contemporains de madame de Maintenon le langage de la raison même. Cette dernière partie du dix-septième siècle inclinait peut-être à se contenter trop aisément de ces mérites impersonnels dont nous parlait tout à l'heure M. Sainte- Beuve. Nous ne penchons plus, on le sait trop, de ce côté. Un auteur parlant purement et fortement la langue de tout le monde ne nous suffit plus. Nous avons soif de nouveauté, d'imprévu, de hardiesse, et, si je puis dire, d'originalité voyante. Toujours attentifs à découvrir l'homme dans son œuvre, moins curieux de connaître un livre ou d'entendre un discours que de distinguer un écrivain ou un orateur de talent, nous pardonnons à l'ouvrage de nombreux défauts, d'énormes inégalités, pourvu que l'auteur fasse éclater çà et là quelques qualités personnelles, brillantes et neuves. Si l'éclat de la forme n'attire pas nos regards, nous ne daignons pas détourner les yeux. Tous élevés plus ou moins à l'école de Chateaubriand, tous enveloppés par cette atmosphère vivifiante sans doute, mais échauffée, où parut, il y a quarante ans, le météore du romantisme, nous avons gardé de ces influences le culte de la couleur et de l'image. Nous exigeons de l'orateur quelques-unef des qualités propres aux poètes. Le goût blasé et inconsé-* quent de notre siècle n'admet plus de milieu entre la pré^ cision rigoureuse et froide de la science et les violences d9 l'imagination exaltée : siècle bizarre, tour à tour le plus lyrique et le plus positif des temps modernes !
BOURDALOUE ET MASSILLON d63
On le voit, tout dans l'éloquence de Bourdaloue devait plaire à ses contemporains : tout y plaît moins aux nôtres. Trop vanté jadis, il est aujourd'hui trop négligé ou trop dédaigné. Combien de critiques, voulant rappeler les grands noms de l'éloquence religieuse au dix-septième siècle, placent Bossuet et Massillon au premier rang, et au seconde Fléchier et Bourdaloue ! Classement deux fois injuste pour ce dernier : Bourdaloue n'est point inférieur à Massillon, et Fléchier ne saurait même lui être comparé.
Nous ne méconnaissons pas le grand talent de Massillon. De tous les prédicateurs français, Bossuet mis à part, il est le seul qui puisse soutenir la lutte avec Bourdaloue : je comprends même qu'à première vue on soit tenté de lui accorder le prix. Cette harmonieuse et facile abondance, qui berce à la fois l'esprit et l'oreille, exerce une sorte de charme. On se laisse aller au courant de ce fleuve large et paisible, où de temps à autre un souffle plus fort, mais qui n'est pas la tempête, soulève quelques vagues qui voudraient être terribles. Rien qui étonne ni qui blesse chez Massillon ; rien de heurté ni d'abrupt. C'est une éloquence à la démarche aisée, qui ne se plaît point sur les cimes élevées ni parmi les abîmes, qui se promène plutôt sur des pentes douces, dans une contrée fertile, s'arrêtant et se reposant à des points de vue heureusement choisis, assez vastes sans être immenses, parfois imposants, mais non tourmentés. Massillon a donc des dehors plus flatteurs. Mais c'est le propre de cet orateur que ses beautés sont d'ordinaire spécieuses ou incomplètes, et qu'il faut les acheter presque toujours au prix de quelque défaut. Son abondance est plus dans les mots que dans les choses : la part de l'amplification l'emporte chez lui sur celle de l'invention véritable, et il sait mieux étendre un sujet que le féconder, ^i on le suit avec moins d'efTort, n'est-ce point qu'il flatte ^De certaine paresse de notre esprit, et le force moins à penser? Nous avons trouvé chez Bourdaloue bien plus de vraie fécondité, et une richesse de meilleur aloi. La corn- Position, quelquefois moins méthodique chez Massillon que
i64 L'ÉLOQUENCE
chez Bourdaloue, est en réalité bien plus artificielle : on y sent tout autant la main de l'ouvrier, et beaucoup moins la vérité des choses et la logique du sujet. Le style est plus lâche, la diction moins châtiée, la langue moins pure. Dans les grands mouvements, oîi Massillon cherche l'éloquence et la trouve, Tartifice oratoire se laisse voir encore plus que la vraie passion. 11 se force alors, devient outré : de là des sévérités excessives, celles par exemple du sermon sur le Petit nombre des élus, qui sont moins peut-être des exagérations de doctrine que des convenances dramatiques : toutefois on n'est pas peu surpris de les rencon-* trer chez un prédicateur dont l'onction a été si complaisamment admirée. Le mot même d'onction, appliqué à Massillon, est fort impropre; non point que ce caractère lui ait tout à fait manqué : mais il trouve peu d'accents vraiment pénétrants et qui aillent au cœur. Ce qui a fait sans doute illusion, c'est qu'il a laissé perdre quelque chose de l'austérité apostolique ; c'est que sa prédication, moins purement chrétienne, jamais théologique, plus voisine de la morale naturelle et philosophique, a mis plus volontiers en lumière les côtés populaires et humains de la religion, I& charité fraternelle, le devoir de l'aumône, l'égalité des hommes. Voltaire avait toujours sur sa table le Petit Carême : c'était rendre au prédicateur un hommage compromettant. La parole sainte, dans la bouche de Massillon s'est affaiblie bien plutôt qu'attendrie. Il n'en faut pas davantage pour le déclarer inférieur. Avec lui la décadence de la chaire ne commence pas encore : mais elle s'annonce.
Quant à Fléchier, ce prédicateur qui dut sa premier renommée à de jolis vers latins sur un carrousel, Urefito toujours bel-esprit. Excellent écrivain, un de ceux qui ont le mieux connu les ressources de la langue, il cacha soub une forme trop soignée un fond trop pauvre, ne goûta jamais la simplicité ni le naturel, et fut le Balzac de la chaiw» La cadence de ses phrases, le balancement étudié de sa» périodes trahissent le rhéteur, a Ses moindres billets, a ^* le P. La Rue, avaient du nombre et de l'art. » U comfl"*