LE DOGME
SOMMAIRE
I. Ce qu'il faut entendre par la doctrine d'un prédicateur. — Prédominance de lA morale dans la prédication de Bourdaloue, dans ses Oraisons funèbres^ dans ses Panégyriques, dans ses sermons même sur les Mystères. — II. Mais la morale, chez Bourdaloue, est étroitement liée au dogme. — Elle est toujours théologique. — Théologie savante de Bourdaloue. — Son respect pour les Pères et les Docteurs n'exclut pas l'indépendance ni l'esprit critique. ' — III. Sûreté doctrinale et orthodoxie irréprochable de Bourdaloue. — Hardiesse avec laquelle il humilie quelquefois la raison. — Il prêche cependant une foi raisonnable et raisonnée. — Sa clairvoyance sur les périls qui menacent la foi. — Il s'élève hautement contre l'esprit de neutralité dans les contestations de l'Eglise. — IV. Lui^nème ne garde jamais la neutralité, sauf sur la question du gallicanisme. •— Parties de controverse contre les protestants. — Le culte de la sainte Vierge, la prière pour les morts, etc.. — Sévérités de Bourdaloue à l'égard des protestants, tempérées par l'esprit de justice et de charité.
Après avoir essayé de caractériser l'éloquence de Bour-» ^aloue, nous examinerons sa doctrine. Il faut entendre par ce mot l'ensemble de ses enseignements soit sur le dogme, soit sur la morale. A vrai dire, un prédicateur orthodoxe n'a pas de doctrine qui lui soit propre : c'est une ^oi constante, c'est une morale immuable qu'il enseigne.
Mais, outre ce fonds permanent et inaltérable de vérité chrétienne, qui se retrouve chez tous les orateurs sacrés, on doit distinguer ce qui est particulier à chacun d'eux. Vingt prédicateurs prêchant sur le même mystère feront vingt sermons également orthodoxes et absolument dissemblables. L'objet de la méditation est le même, le point de départ est identique ; mais ensuite combien de routes se présentent, et combien même les buts sont différents! L'un explique et interprète; un autre discute et prouve; un troisième exhorte et moralise : que de façons diverses d'envisager une religion qui unit la science de Dieu et la science de l'homme, qui détermine notre foi par son symbole, règle nos actes par ses commandements, réprime nos passions par la pénitence, entretient la vie spirituelle par les sacrements. Cette orthodoxie même du prédicateur, il est indispensable de savoir si elle est toujours sûre, ou s'il risque parfois des nouveautés et ne recule pas devant quelques hardiesses. On peut se demander encore quelles opinions il professe sur les matières libres, ou qui n*ont avec la foi proprement dite qu'un rapport indirect, par exemple la politique, les droits et les devoirs réciproques du pouvoir spirituel et du gouvernement temporel. Surtout on voudra connaître quel esprit il fait prévaloir dans le christianisme, quel côté de la religion il met de préfél'ence en lumière, s'il incline vers la douceur ou vers la sévérité, s'il prêche plus volontiers la justice ou la miséricorde. En effet, répondre aux besoins des âmes les plus différentes, s'accommoder à tous les tempéraments individuels comme h tous les peuples et à tous les temps, allier h la nécessaire immutabilité des principes essentiels une infinie variété de formes et d'applications, c'est dans l'histoire réminent caractère de la religion catholique, et la justification même de son nom. « Elle a, dit un de ses pltis éloquents apologistes, des degrés si divers et si bien échelonnés, que chacun peut choisir le sien, l*accommoder à sa condition, à sa manière de sentir, comme le même air, chanté par une foule de voix, se plie sans se détruire à
BOURDALOUE PRÊCHE SURTOUT LA MORALE l69
tous les organes qui le modulent K » Quoi de plus différent que le rude ascétisme d*un saint Jérôme ou d'un saint Be-» noît et l'aimable dévotion d'un saint Bonaventure ou d'un saint François de Sales ! Tous pourtant sont en égale vé- . nération dans l'Église. Ainsi chaque docteur, en enseignant la foi de tout le monde, reste soi-même. Cette part de la personne, il importe de la démêler dans l'enseignement de l'orateur sacré, dont les tendances théologiques, morales et spirituelles, à mesure qu'elles s'accuseront davantage, permettront de mieux expliquer la mutuelle influence que l'homme et son temps ont exercée l'un sur l'autre.
Le caractère le plus général des sermons de Bourdaloue considérés au point de vue de la doctrine, c'est, nous l'avons déjà marqué, qu'il donne à la moi*ale beaucoup plus de place qu'au dogme ^. Il suffirait, pour s'en convaincre, d'énumérer les titres de la plupart des sermons qui composent soit les deux Avenfs^ soit le Carême, soit les Dominicales. Presque tous ces titres promettent une instruction morale. C'est là l'innovation de Bourdaloue, l'essentielle différence entre sa prédication et celle de Bossuet. Le pre mier dimanche de carême, Bossuet prend pour texte cette phrase de l'Évangile : Ductus est Jésus in desertum a Spiritu ut tentaretur a diabolo^ et il prêche sur les Démons; ce même dimanche, Bourdaloue s'arrête au même texte ; il prêche sur les Tentations : deux sujets en apparence bien voisins l'un de l'autre, en réalité fort dissemblables. Prêcher sur lés démons, c'est traiter le dogme en lui-même ; prêcher sur les tentations, c'est appliquer le dogme à la vie humainci La morale aura sa placé dans le sermon de Bossuet,. mais seulement en seconde ligne et comme la con-
4. Làcordaire, Cor^'espôndance inédite, publiée par Villard^ p. 213.
2. Voy. le chapitfe i de la 1^« partie î Caractères généraux de ta prédication de Bôurdnloue» — Nisard, Histoire de fa Littérature française, t: IV, p. 290.
séquence du dogme ; le dogme se retrouvera dans le sermon de Bourdaloue, mais seulement comme introductioi à la morale, dont il est le fondement.
^ Je vous dirai en premier lieu avec les saints Pères, dit Bos*
suet, de quelle nature sont ces esprits malfaisants, quelles soni leurs forces, quelles sont leurs machines. Après je tâcherai d< vous exposer les causes qui les ont mus à nous déclarer une guerre si cruelle et si sanglante.
Et comme j*espère que Dieu me fera la grâce de traiter ces choses, non par des questions curieuses, mais par une doctrine sérieusement chrétienne, il ne sera pas malaisé d'en tirer une instruction importante, en faisant voir de quelle sorte nous devons résister à cette nation de démons conjurés à notre ruine *.
Je vais vous donner, dit Bourdaloue, réclaircissement de ce qu'il y a de plus important et de plus solide dans la matière de
la grâce Pour vous faire entendre mon dessein, je distingue
deux sortes de tentations : les unes volontaires, et les autres involontaires Dans les premières, je dis que nous ne devons point espérer d'être secourus de Dieu, si nous ne sortons de l'occasion; et que pour cela nous ne devons point alors nous promettre une grâce de combat, mais une grâce de fuite : ce sera la première partie. Dans les autres, je prétends qu'en vain nous aurons une grâce de combat, si nous ne sonmies en effet résolus à combattre nous-mêmes, et surtout, comme Jésus^ Christ, par la mortifiGation de la chair : ce sera la seconde partie. Toutes deux renferment de solides instructions *.
Dans les deux Avents, dans le Carême, dans les Domi^ nicales, les sermons mêmes dont le titre semble annoncer une prédication sur le dogme ne démentent pas la préférence de Bourdaloue pour la morale. On trouve par exemplOi dans le Carême, un sermon pour le vendredi de la premiè: semaine, sur la Prédestination ^ Bourdaloue va-t-il s'engager dans les profondeurs de ce mystère, « sur lequel, il
i. Bossuet. Sermon pour lo 1®^ dim. de Carême, exorde.