ERUDITION THÉOLOGIQUE DE BOURDALOUE
saint Cyrille, celle de saint Augustin. Puis, quand Bourdaloue a donné place aux opinions différentes ou contraditoiros de Docteurs également autorisés, il choisit luimême un point de vue en dehors de ces interprétations diverses, ou bien il conçoit un dessein général qui les embrasse toutes et les concilie. »
Car il ne faut pas croire que Bourdaloue s'assujettisse à suivre dans tous leurs détails les explications des Docteurs et des Pères, ni qu'il accepte en esclave toutes leurs manières de voir. Toujours respectueux envers ces lumières de la théologie, il garde néanmoins l'indépendance de son jugement. Outre les commentaires personnels ([u'il donne de leur doctrine et les applications libresqu'il en lait, il ne craint pas d'apprécier leurs interprétations, de les comparer, d'en critiquer même quelques unes. Ainsi, cherchant les motifs du silence que garde Jésus-Christ dans sa passion, Jesas autemtacebat^ « les Pères, dit Bourdaloue, en apportent diverses raisons »:
« Saint Ambroise prétend qu'il (le Sauveur) en usa de la sorte, parce qu'il savait bien que ses ennemis élaientdéjà résolus aie perdre, et que, quoiqu'il alléguât pour lui, il n'en serait pas cru. îfais s'il n'eu eût pas été cru par ses ennemis, du moins Pilate^ provenu en sa faveur, et qui ne cherchait qu'à le sauver, aurait pu s'en prô valoir. La pensée de saint Jérôme est que le Fils de Dieu ne se justifia point, de peur que Pilate, qu'il voyait bien disposé, ne le renvoyât absous, et qu'ainsi la rédemption des hommes n'en fût troublée et interrompue, parce que, selon l'ordre des décrets éternels de Dieu, cette rédemption dépendait de sa condamnation. Mais il me semble que c'est attacher les décrets de Dieu et toute l'économie du salut des hommes à une circonstance trop légère. Le sentiment de Théophylacte me semble plus naturel, que Jésus-Christ ne voulut rien dire, parce qu'en parlant il n'aurait fait qu'irriter davantage ses accusateurs, qui, pour soutenir leurs premières calomnies, en auraient inventé de nouvelles, ce qui n'eût servi qu'à les rendre encore plus coupables. D'autres croient, avec saint Chrysostome, et cette opinion est la plus vraisemblable, que Jésus-Christ n'entreprit point de faire son apologie, parce qu'il n'en avait pas besoin,
parce que son innocence était manifeste, et que Pilate, son jii<? en était lui-même convaincu ^. »
Quoique cette interprétation de saint Chrysostorae so (( la plus vraisemblable », Bourdaloue cependant y subst tue la sienne. Il voit dans le silence de Jésus une leço pour tant d'hommes trop prompts à parler, trop passionnt et trop opiniâtres à se défendre, trop enclins à s'emportei à s'aigrir et à se révolter. Dans le sermon sur les Afflictioi des justes et la prospérité des pécheurs, parlant dos obje( tions que fait naître ce « scandale de la Providence », il ri s'arrête point aux « diverses réponses » que faisaient l( Pères. La plupart, dit-il, « niaient la supposition: ils soi tenaient que jamais les justes ne sont malheureux sur I terre, et que jamais les impies n'y goûtent un véritabl bonheur. » C'est le sentiment de saint Augustin ; c'est celi de saint Ambroise. — « Mais, chrétiens, ajoute Bourda loue, je'prends la chose tout autrement. Ne disputons poir aux impies et aux pécheurs la possession des joies huma nés, et convenons que les justes sont aussi malheureu dans le temps que les mondains le pensent 2. » Bourdalou n'est donc pas seulement l'écho des Docteurs et des Pères disciple soumis, mais non aveugle, il devient phis d'une foi maître à son tour, et sa fidélité ne va jamais jusqu'à la su perstition.
Ce continuel commerce qu'entretint Bourdaloue avec le théologiens de tous les temps n'en est pas moins la garan tie certaine de sa parfaite orthodoxie. Quelle que soit notr incompétence à juger de ce mérite, le seul peut-être qu Bourdaloue eût souhaité qu'on lui reconnût, la sûreté d
1. Mystères, 3" serai, sur la Passion de Jésus-Chris^, 1° partie t. X, p. 187.