ORTHODOXIE EXACTE DE BOURDALOUE
la doctrine n'est pas chez lui ce qui frappe le moins le regard même d'un profane. On la reconnaît à ce respect de la tradition qui est, chez le prédicateur catholique, le signe de la prudence et le gage de la vérité. Quoique Bourdaloue, sur des curiosités de détail, aime beaucoup, et quelquefois trop, les interprétations ingénieuses, il s'en tient sur tous les points importants à la pensée commune, et ne fuit rien tant que le nouveau et l'extraordinaire. Il prêche la doctrine dans son intégrité, ne cherche point à l'atténuer ou à l'adoucir ; les ménagements et les compromis lui feraient horreur. Il serait plutôt porté à imposer comme nécessaires des croyances traditionnelles, mais sur lesquelles rÉglisc nesest pas ou ne s'était pas encore à cette époque formellement prononcée. Il regarde comme une obligation de croire au feu matériel de l'enfer *. Il déclare réprouvé et anathème quiconque soutiendrait une opinion contraire à l'Immaculée Conception de la Vierge, devançant ainsi une définition dogmatique qui ne sera donnée à Rome que deux siècles plus tard ^. Les doctrines les plus dures à la raison ne le trouvent pas timide ou circonspect. Bien plus, il ne craint pas de marquer fortement cette opposition de la raison et de la foi, pour attribuer à celle-ci plus de mérite. C'est ce qu'il fait par exemple avec une singulière hardiesse dans le premier point du sermon swr la Trinité. Croire un Dieu en trois personnes, dit-il, c'est le plus grand hommage de foi que la créature puisse rendre à Dieu. Pour le prouver, il pose d'abord et développe éloquemment ce principe, « que nous ne nous formons jamais d'idée plus haute ni plus digne de la grandeur de Dieu que (fuand nous avouons qu'il est incompréhensible. » Et il montre avec insistance qu'en effet le mystère de la Trinité est absolument « incompréhensible»; qu'il parait chot[uer la raison même et contredire toutes ses lumières ; que c'est « la pierre de scandale pour l'homme,
1. Retraite spirituelle, 4« jour, 3* méditation, t. XYI, p. IO0-IO6.
2. V. tout l'exorde du sermon pour la Conception de la Vierge. Mystères, t. XI, p. 1 ; Cf. t. XIII, p. 73-76.
la plus apparente contradiction qui se rencontre dans touî nos mystères. »
« Que fais-je, chrétiens, quand je crois un Dieu en trois per sonnes? Je lui fais un sacrifice; et de quoi? de la plus nobI( partie de moi-même, qui est ma raison; et comment le fais-je' de la manière la plus excellente et la plus héroïque ; et en quoi consiste-t-il ? le voici. Je crois un mystère dont je n'ai nulle expérience, et dont il m'est impossible d'avoir la moindre idée avant que Dieu me l'ait révélé ; et quand Dieu me l'a révélé, je le crois de telle sorte, que ma raison np peut s'en faire juge, n l'examiner; enfin, ce qui fail la perfection de mon sacrifice, je crois ce mystère, quoiqu'il semble répugner positivement à ma raison. N'est-ce pas là tout l'efïort que la raison humaine peul faire pour Dieu? ne sonl-ce pas tous les droits auxquels elle peut renoncer? et n'est-ce pas surtout dans ce mystère qu'elle y renonce pleinement et qu'elle se sacrifie tout entière ^ ? »
Démontrer ainsi à la raison qu'elle se renonce et s'abdique elle-même, l'arrêter pour ainsi dire à chaque degré de son sacrifice pour lui en faire mesurer la profondeur, cette audace de foi a je ne sais quoi de généreux et de saisissant. Aujourd'hui cette audace serait de la témérité. Nos prédicateurs se montrent à bon droit moins curieux d'abaisser la raison que de la satisfaire ; ils ne lui proposent pas sans précaution ce qui l'offusque davantage, et ne voni point, de gaieté de cœur, creuser plus profondé;nent l'abîme qui la sépare de la foi. Cet abîme, au contraire, élargi peutêtre par bien des malentendus, ils s'efforcent, non pas de le combler tout à fait, ce qui serait une chimère, mais de le rétrécir; heureux si la foi et la raison pouvaient enfin, d'un bord à l'autre, se donner la main ! Ce qu'il y a d'incompréhensible dans le mystère ferait aujourd'hui l'objel d'une concession ; mais l'orateur se hâterait de développer les motifs qui inclinent l'intelligence à admettre l'inexplicable. C'est là le grand effort de l'apologétique chrétienne ; et que sont les plus illustres des prédicateurs contempo-
l. Mystères. Sur la Trés-Sainte Trinité, t. X, p. 223.