‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 111 sur 323 · LA FOI ET LA RAISON · texte numérisé non relu

LA FOI ET LA RAISON

rains, sinon des apologistes? Cette raison superbe, impuissante à entamer le roc inébranlable du dogme, n'esi a pas moins contraint la sainte milice à changer son armure et à combattre autrement.

Mais, j'ai hâte de l'ajouter, accordera la raison une très large place dans la prédication du christianisme comme dans la croyance elle-même, ce n'est point se mettre en désaccord avec Bourdaloue; car, s'il prêche les doctrines les plus âpres avec une franchise austère et quelquefois un peu rude, sans se mettre en peine de les adoucir pour les taire plus aisément agréer, s'il n'hésite point à humilier la raison devant la foi, il est fort éloigné de croire qu'il faille nécessairement immoler l'une à l'autre. Non seulement il rend hommage à la raison humaine par la confiance qu'il lui témoigne, en cherchant sans cesse à la convaincre, et en ne s'adressant <[u'à elle seule; mais c'est une doctrine très arrêtée chez lui, et maintes fois développée avec une grande force, que la raison est nécessaire à la foi ellemême, qu'elle doit être le guide qui conduit à la loi, l'appui (jui la soutient, le rempart qui la protège.

» C'est un abus, chrétiens, dont il est important que nous nous détrompions, de se figurer que notre foi soit une foi ignorante, qu'elle soit une foi imprudente, qu'elle soit même une foi aveugle en toutes manières... Avant de croire, il nous est permis de nous éclaircir si la chose est révélée de Dieu ou si elle ne l'est pas. Et en cela je puis dire, sans parler témérairement, que la foi qui me fait chrélien, tout obéissante qu'elle est, ne laisse pas d'être raisonnable, et qu'en sacrifiant même ma raison, elle se réserve toujours le pouvoir de raisonner... Dieu ne veut pas que nous lui donnions créance sans raison et sans discernement, puisqu'il nous défend au contraire de croire à tout esprit, et qu'un des écueils qu'il veut que nous évitions le plus est de nous exposer indiscrètement à prendre la parole d'un homme pour la sienne. Voilà pourquoi il nous permet, ou, pour mieux dire, il nous commande de raisonner; n'estimant pas, dit saint Jérôme, qu'il soit indigne de sa grandeur d'en passer par une telle épreuve : Probate spiritus si ex Deo sint, et de se soumettre en un sens à notre raison avant que d'oldiger notre raison à se soumettre à lui. Et c'est ce que le prince des Apôtres a

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si bien exprimé dans ces deux paroles, lorsqu'il nous exiiorte à devenir par la foi comme des enfants, mais comme des enfants raisonnables... C'est-à-dire que par la foi nous devons être comme des enfants, pour ne plus raisonner avec Dieu, quand il lui a plu de s'expliquer et de se déclarera nous; mais que nous devons être raisonnables pour discerner si ce qu'on nous propose est de Dieu ou de quelqu'un aulorisé de Dieu; en un mot, que nous devons être raisonnables avant la foi et non pas dans l'exercice actuel de la foi, raisonnables pour les préliminaires de la religion, et non pas pour l'acte essentiel de la relijjion ; raisonnables pour apprendre à croire et pour nous disposer à croire, et non pas pour croire en effet... Ce tempérament et ce mélange de raison el de foi, de raison et de religion, de raison et d'obéissance, c'est en quoi consiste le repos d'un esprit judicieux et bien sensé ^ »

Dans le Panégyrique de saint Thomas, Bourdaloue revient sur les nriêmes idées, et après avoir combattu ces esprits {( prétendus forts » dont tout le raisonnement, sur certains articles de la religion, se réduit à cette parole de saint Thomas : .\o7i credam, il ajoute aussitôt :

« Non pas que l'intention de Dieu soit que nous donnions aveuglément et sans choix dans toute sorte de créance... Si cela était, notre foi ne serait pas une foi discrète, ni par conséquent une foi divine; bien loin que Di u le prétende ainsi, il exige au contraire qu'en matière même de foi, tant pour n'y être pas trompés que pour en pouvoir rendre compte, nous nous instruisions des choses; et, quoiqu'il nous défende déraisonner, quand nous sommes une fois convaincus que c'est lui qui nous parle, il trouve bon que nous raisonnions pour nous a.«surer si c'est en effet lui qui a parlé : non seulement il le trouve bon, mais il le veut, et, selon la mesure de notre capacité, il nous l'ordonne ^. I)

Bourdaloue n'est donc point, en un sens et dans une certaine mesure, ennemi du libre examen. Ce que l'on a

1. Carême. D'un, de Quasimodo, sur la Paix chrétienne, 1" partie, t. IV, p. 309 sq.

2. Panrgvriqucs. Sermon pour la fête de saint Thomas, 1" partie, Xll, p. 73."

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nommé la foi du charbonnier n'est nullement de son jïoùt; il s'en délie, et, dans sa pénétration, il en comprend les dangers.

« Un homme du monde qui fait profession de christianisme, et à qui l'on demande compte de sa foi, dit : Je ne raisonne point, mais je veux croire. Ce langage, hieu entendu, peut êlre bon ; mais, dans un sens assez ordinaire, il marque peu de foi, et même une secrète disposition à rincrodulité ; car qu'est-ce à dire, je ne raisonne point? Si ce prétendu chrétien savait bien là-dessus démêler les secrets sentiments de son cœur, ou s'il les voulait nettement déclarer, il reconnaîtrait que souvent cela signilîe : Je ne raisonne point, parce que, si je raisonnais, je ne croirais rien; je ne raisonne point, parce que, si je raisonnais, ma raison ne trouverait rien qui la déterminât à croire; je ne raisonne point, parce que, si je raisonnais, ma raison même m'opposerait des difticultés qui me détourneraient absolument de croire. Or, penser de la sorte et être ainsi disposé, c'est manquer de foi; car la foi, je dis la foi chrétienne, n'est point un pur acqinescement à croire, ni une simple soumission de l'esprit, mais un acquiescement et une soumission raisonnables ; et si celte soumission, si cet acquiescement n'étaient pas raisonnables, ce ne serait plus une vertu. Mais comment sera-ce un acquiescement, une soumission raisonnables, si la raison n'y a point de part?.. Quelles preuves, quels motifs me rendent la religion que je professe, et conséquemment tousles mystères qu'elle m'enseigne, évidemment croyables, voilà ce que je dois tâcher d'approfondir, voilà ce que je dois étudier avec soin et bien pénétrer, voilà où je dois faire usage de ma raison, et sur quoi il ne m'est pas permis de dire : Je ne raisonne point ; car sans cet examen et cette discussion exacte, je ne puis avoir qu'une foi incertaine et chancelante, qu'une foi vague, sans principe et sans consistance. Aussi est- ce pourquoi le prince des Apôtres, saint Pierre, nous ordonne de nous tenir toujours prêts àsatisfaire ceux qui nous demanderont raison de ce que nous croyons et de ce que nous espérons. 11 veut que nous soyons toujours là-dessus en état de répondre, de justifier le sage parti que nous suivons, de faire voir qu'il n'en est point de mieux établi, et de produire les titres légitimes qui nous y autorisent et nous y attachent inviolablement '. »

1. l^ensées. De la foi et des vices qui lui sont opposés, t. XIV, p. 97.

C'est pour savoir atisfait à ce précepte de saint Pierre qu'Henri I" de Bourbon, prince de Gondé, obtient de son panégyriste les plus vifs éloges.

« Il étudia sa religion, chose si rare dans les grands du monde, et jamais prince ne fut catholique ni avec tant de connaissance de cause, ni avec tant de conviction de ce qu'il croyait et de ce qu'il devait croire ^. »

Une foi soumise, mais éclairée, supérieure, mais non étrangère à la raison, et toujours prête à rendre compte d'elle-même, telle est, on le voit, l'idée large et élevée que se faisait Bourdaloue d'une croyance vraiment solide et méritoire.

Fortifier la foi de l'assentiment de la raison lui semblait plus que jamais indispensable, à la pensée des périls où il pressentait que la religion serait exposée ; car, si beaucoup de chrétiens ne raisonnaient point assez, Bourdaloue en connaissait beaucoup qui commençaient à raisonner trop. Non pas que l'incrédulité absolue fût alors fréquente. L'impiété totale qui « ne reconnaît plus ni Dieu ni loi )),ouce déisme qui « traite de superstition populaire l'obéissance et le sacré culte que nous rendons à Dieu selon l'Évangile..ce n'est point là l'état le plus commun... Le libertinage entier et complet n'est répandu que dans une troupe de gens qui n'osent même le découvrir, ou qui tombent dans le mépris et se diffament en le laissant apercevoir '^ ». Aussi Bourdaloue ne s'attaque-t-il guère à « cette infidélité ouverte et déclarée que la bienséance même des mœurs ne souffrirait pas-*». En général, si l'on ne pratique pas assez le christianisme, on l'admet en principe, et de là vient que Bourdaloue s'arrête rarement à prouver la vérité de la révélation, et se contente d'expliquer le dogme. Mais de mauvaises habitudes d'esprit touchant les choses

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