FOI ÉCLAIRÉE ET COURAGEUSE
prière, refuge commode, qui fait de Dieu lui-même le complice de nos défaillances coupables. Le silence peut convenir au martyr en face de ses bourreaux; il ne convient pas au chrétien qui vit dans le monde, et qui doit non seulement pratiquer sa religion, mais la professer ; non seulement la professer, mais la défendre. Bourdaloue sait que la négation est, de sa nature, audacieuse, et l'affirmation timide : la timidité de l'une lui semble aussi funeste que la hardiesse de l'autre. 11 ne craint pas tant peut-être le libertinage et le doute réfléchi que l'ignorance et l'indifférence, également incapables de combattre, l'une parce qu'elle n'a point d'armes, l'autre parce ({u'elle ne se soucie point de la victoire. La foi qu'il voudrait communiquer à ses auditeurs est une foi instruite et courageuse, sûre d'elle-même, qui ne se rend ni ne recule. Il faut lire dans ses Pensées la réfutation serrée, pressante, de ceux qui gardent la neutralité dans les contestations de l'Église; il faut voir comme il démasque leurs prétextes et leur ôte toute excuse.
« Voyons un peu quel principe vous fait demeurer dans cet état de neutralité. Ou c'est ignoiance, ou c'est erreur, ou c'est politique, ou c'est insensibilité, ou c'est lâcheté. Or rien de tout cela n'est bon... Vous me direz : Je ne l'attaque pas (la religion). Non, vous nel'atlaquez pasdirectemct ; mais vous souffrez qu'on l'attaque impunément; mais on l'attaque, et vous ne vous y opposez pas ; mais vous ne la soutenez pas, mais vous ne la défendez pas. Or, quiconque n'est pas pour elle est contre elle... Vous me direz : Ce n'est pas là mon affaire ; mais de qui sera-ce donc l'affaire? Est-ce l'affaire des hérétiques? Est-ce l'affaire des infidèles ? Ou n'est-ce pas l'affaire de tous les enfants de l'Eglise de s'intéresser pour leur mère et de résister en face à ses ennemis?. . . Gomme si, dit-il encore éloquemment dans im sermon où il combat ce t scandale d'indifférence » et cette «froideur mortelle, i comme si, dans la cause de Dieu, tout homme, selon le mot deTerluUien, n'était pas né soldat ; comme .si jamais il était permis à des enfants de rester neutres entre leur mère et ses ennemis ; à des sujets, entre leur prince légitime et des peuples révoltés : à des chrétiens, à des catholiques.
entre l'Eglise et les rebelles qui lui déchirent le sein ^. »
Tels sont les reproches et les conseils virils qu'adresse Bourdaloue à tous ceux qui se désintéressent des questions où l'intégrité de la foi est compromise. Tel est l'esprit généreux qui anime sa propre prédication ; car lui-même, donnant l'exemple, n'a jamais gardé ni la neutralité ni le silence dans les débats soulevés de son temps.
Ces débats portèrent principalement sur quatre grandes questions : le protestantisme, le jansénisme, le quiétisme et le gallicanisme.
Sur cette dernière question seulement, Bourdaloue s'est toujours abstenu. Sauf quelques compliments assez vagues adressés au roi, sans doute vers la fin du siècle, sur son esprit de soumission aux autorités de l'Église et son désir de faire régner la paix dans le christianisme, je ne crois pas qu'on trouve dans aucun discours une seule allusion précise soit à la Déclaration de 1682, soit aux contestations souvent renouvelées qui s'élevèrent entre Louis XIV et la cour de Rome. Jésuite et prédicateur du roi, un sentiment de haute convenance interdisait à Bourdaloue de prendre cause dans ces querelles. D'ailleurs on aurait tort de croire que les quatre articles causèrent en leur temps une émotion profonde, ou que les esprits se passionnèrent alors pour ou contre Bossuet avec cette aigreur que nous avons vue depuis. Il était réservé à nos jours de voir la question prendre une importance déraisonnable, et le débat s'envenimer au point d'agiter les âmes, de troubler les consciences, et d'allumer enfin, non seulement de furieuses colères entre les vivants, mais ces haines posthumes qui
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BOURDALOUE ET LES PROTESTANTS i91
exercent leurs représailles jusque dans le passé. La violence compromettra-t-elle toujours même la vérité, et faudra-t-il qu'un acharnement implacable,, parce que Bossuet a erré sur (|uel([ues points, rabaisse le caractère de ce grand homme, dénature ses intentions, salisse ses mœurs, déshonore sa mémoire, et ne lui permette pas, après deux cents ans, de reposer dans la paix et dans la gloire du tombeau ? Plus sage que le nôtre, le dix-septième siècle demeura calme au milieu de ces démêlés. La discussion ne sortit pas de la sphère, alors sereine, de la politique ; la société chrétienne n'en fut pas troublée. Il ne semblait pas que le danger pour la religion et pour les âmes dût jamais venir de ce côté, et cette raison suffit toute seule à expliijuer chez Bourdaloue une réserve dont il eût été aussi inutile que compromettant de se départir.
Bourdaloue prit à l'égard des protestants, des jansénistes et des quiétistes une tout autre attitude. Là il se trouvait en présence d'erreurs formelles et définies, qui altéraient la doctrine ou ne s'accordaient point avec une saine piété. L'examen de la morale de Bourdaloue nous donnera l'occasion de faire voir comment il combattit sans cesse le jansénisme, et, en cherchant quels furent ses principes sur la vraie dévotion, nous verrons comment il se sépara des ([uiétistes. Le protestantisme s'attaquait d'une façon plus directe et plus exclusive à la foi proprement dite ; nous devons dire ici quelques mots de ce qui s'y rapporte dans la prédication de Bourdaloue.
On sait déjà que Bourdaloue fut envoyé dans la principale ville protestante du Midi, à Montpellier, pour y évangéliser les hérétiques *. On sait aussi que des succès aussi purs qu'éclatants couronnèrent cette mission. Gomment s'étonner de la confiance qui fut, dans ces circonstances difficiles, témoignée à Bourdaloue, et des heureux résultats qui la justifièrent, quand ou lit dans les sermons qui nous restent, dans ceux mêmes qu'il prêcha sans aucun doute à Paris, les nombreux passages où il s'adresse spé-