Ibid., p
caractère. Non qu'il fût par nature grondeur ou brutal ; mais, à l'inverse de Nicole, qui devint janséniste en dépit de sa douce et facile humeur, le tempérament, chez Bourdaloue, était plus austère que la doctrine. Scrupuleusement modéréquand il s'agit des prescriptions de la morale chrétienne, toujours attentiTà ne point outrer les préceptes formels de la loi, ennemi déclaré de (piiconque exige plus que l'Église n'impose, il prête pourtant au christianisme un visage dont l'expression ordinaire est plutôt la rigidité. Ainsi, pour les scènes les plus touchantes de l'Évangile, pour celles mêmes où Ton aimerait à ne voir que l'infinie tendresse et l'ineffable pitié qu'inspire au cœur d'un Dieu fait homme la vue des misères de la créature, Bourdaloue acceptera volontiers des interprétations d'une sévérité inattendue. Quand, par exemple, Jésus rencontre la veuve (|ui vient de perdre son fils unique, et que, selon l'Évangile, il a pitié d'elle, misericordia molus super eam, est-il seulement touché de compassion par la douleur de cette mère en larmes?
« 11 y avait là sans doute, dit saint Grégoire de Nysse , de quoi toucher le Sauveur des hommes... Mais après tout, selon la pensée de saint Ghrysostome, un autre ohjet le louchait encore plus sensiblement. La perte d'un fils, le deuil d'une mère, la mort d'un héritier, la désolation d'une veuve, ce n'étaient que des considérations humaines, trop faibles pour faire une grande impression sur le cœur d'un Dieu : mais ce qu'il ne put voir sans douleur, ce fut l'attachement excessif et tout naturel de cette mère à la personne de son tils ; ce fut l'infidélité de cette femme, qui envisageait la mort, non avec les yeux de la foi, mais par les yeux de la chair; ce fut le malheur de ce jeune homme, surpris par un accident imprévu, et mort sans préparation ^. >
Commencé par cette interprétation de saint Ghrysostome, le sermon sur la Pi'éparallon à la mort se termine
1. Carême. Jeudi de la 4« semaine, sur la Prcparalion à la mort, exorde, t. IlL p. 6ib, 326.
par le commentaire du texte de saint Paul : Reliquum est ut qui utunfurhoc mundu tanquainnon utanfu7'{[[, Cor. ,7)-, et le discours tout entier se résume par cette phrase qui le conclut : « Mes frères, vivez comme si vous ne viviez pas. » Je sais que ces paroles, entendues comme elles doivent l'être, n'ont rien que de conforme à l'essence même de l'esprit chrétien. Ou retrouverait au fond la même pensée chez tous les Docteurs autorisés, chez saint François de Sales aussi bien que chez Bourdaloue.Maissi, aie bien prendre, la voie du salut n'est pas rétrécie, que sont devenues les fleurs dont l'aimable et pieux évoque de Genève se plaisait à la joncher ? C'est toujours la même doctrine, mais sous d'autres couleurs et avec une physionomie bien ditférente. La religion, chez saint François de Sales, aimait à se montrer toute souriante et j^racieuse ; elle ne dédaignait pas une chaste parure. Chez Bourdaloue, elle n*a rien de farouche, sans doute, ni de volontairement irrité ; elle est toujours calme et sereine. Mais on la voit rarement se départir de sa gravité inflexible; les douceurs mômes qu'elle promet sont des douceurs austères, et souvent elle laisse apercevoir lecilice dont elle est revêtue. Bourdaloue est trop sage, trop pratique pour imposer à des hommes qui vivent dans le monde une dévotion ascétique : nous verrons quelle est à cet égard sa prudence et sa réserve. Mais on croit sentir çà et là que l'ascétisme ne lui répugne pas pour lui-même, et il ne peut empêcher que, derrière le prédicateur, on n'entrevoie par instants le religieux.
On a prétendu que Bourdaloue directeur avait plus d'indulgence, et qu'il tolérait dans ses pénitents bien des faiblesses qu'il condamnait du haut de la chaire. Ces méchants propos ne méritent pas qu'on s'y arrête. Sans doute il est possible que la calomnie, à laquelle aucun homme de grand renom ne peut tout à fait échapper, ait voulu envelopper le célèbre jésuite dans le reproche banal qu'on adressait à tous ceux de son ordre, celui d'être trop facile dans la direction des âmes. Le secret du confessionnal permet les suppositions les plus gratuites et les
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plus hardies. Ici, cependant, l'invraisemblance du soupçon suffirait à le dissiper, et les contemporains, nous l'avons vu, ne paraissent pas s'y être laissé tromper. Mais nous sommes aujourd'hui mieux renseignés encore que les contemporains, puisque nous pouvons tous lire, à la fin des œuvres de notre prédicateur, des Insl ruclions âdvessées par lui à quelques-unes des personnes qu'il dirigeait. Elles nous prouvent (jue, bien loin de mitigerles préceptes dans la direction, Bourdaloue y était au contraire plus exigeant et plus rigide. En dépit de tous les bons mots, lenonspour certain qu'il donnait dans le confessionnal à moins bon marché encore que dans la chaire. Car, d'où vient qu'il pousse plus loin sur le chemin delà perfection chrétienne les âmes qui l'ont choisi pour guide? D'où vient qu'il leur impose une exactitude encore plus scrupuleuse, qu'il les assujettit à des prescriptions encore plus étroites? Par exemple, le prédicateur demande à ceux qui l'écoutent de penser continuellement à la mort; il voudrait qu'on se dît à tout instant et sans cesse : « Peut-être ce jour sera-t-il le dernier de mes jours ; peut-être après cette confession , peut-être après cette conmiunion, peut-être après cette prédication, peut-être après celte conversation, peut-être après cette occupation, la mort tout à coup viendra- t-elle menlever du monde; » il souhaite (( qu'on porte partout cette idée et que partout on la conserve fortement imprimée dans son souvenir * ». Il faudrait être en vérité bien ditîicile pour ne pas trouver ce langage suffisamment austère. Le directeur pourtant ne s'en contente pas, et, dans une de ses Inslruclions, il veut non pas seulement qu'on pense à la mort, mais qu'on la désire, qu'on l'appelle chaque jour de ses vœux, et qu'on s'en fasse « un point capital -)>. Du haut de la chaire, Bourdaloue proscrit sans doute pour tous et dans tous les temps les divertissements mauvais ou dangereux. Mais dans tous les temps aussi il autorise les récréations innocentes. Quand il envoie aune dame de qua-
^. Carême, l" serra, pour le mercredi des Cendres, sur la Pensée de la mort, 3* partie, t. II, p. 34.
2. Instruction pour l'Octuvede f Assomption de la Vierge, t. IX, p. 206.
lité une Instruction pour le temps du Carême, il faut s'interdire, lui dit-il^ tout {( ce qui s'appelle plaisir;... non seulementtousles divertissements profanes qui ne sont permis en nul autre temps, comme les spectales, les comédies, les danses ; mais même les jeux innocents, les conversations mondaines, les assemblées, les promenades » ; et si l'on est forcé d'accorder quelque chose « ou à la santé, ou à un honnête relâche de l'esprit », ces concessions doivent être « accompagnées d'une secrète douleur de se voir réduit à la nécessité de prendre ces petits soulagements, et à l'impuissance défaire une pénitence parfaite ^ ».
Ainsi, dans les sermons, dans les œuvres de direction, partout, le côté sévère du christianisme est mis constamment en pleine lumière, et, sans préjudice de la contrepartie indulgente et consolante queBourdaloue ne néglige nullement, en tenant compte à l'avance de cette modération sage et orthodoxe dont nous verrons Bourdaloue donner le modèle et prendre la défense, nous pouvons dire qu'à tout considérer, chez lui, c'est lasévérité qui domine. 11 importait de bien marquer ce caractère, non pas pour rapprocher Bourdaloue des jansénistes (c'est un voisinage qui ne serait guère de son goût), mais pour montrer tout au contraire comment l'éloquent jésuite n'a cessé de répondre aux attaques que les jansénistes dirigeaient contre sa Compagnie.
La prédication sévère de Bourdaloue était en effet une réfutation continuelle et palpable des reproches de relâchement qui poursuivaient les jésuites. Elle enlevait aux solitaires de Port-Royal le droit de se dire les seuls gardiens de la pure morale chrétienne. Bourdaloue le savait bien. Aussi prend-il un malin plaisir à couvrir ses plus