Le P. Lacordaire, 71« conférence, 18ol
en découragement et la crainte en désespoir. « Pour ne pas donner dans ces extrémités, » il y a des ménage mentsà garder, des précautions à prendre. Bourdaloue ne ferait pas un discours sur le petit nombre des élus sans « poser avant toutes choses les principes suivants : que nous avons tous droit d'espérer que nous serons du nombre des élus ;... que non seulement nous sommes tous en droit, mais dans une obligation indispensable de l'espérer;... qu'il n'y a point même de pécheur qui ne doivf conserver cette espérance, qui ne commette un nouveau péché quand il vient à perdre cette espérance, qui ne mette le comble à tous ses péehés, quand il renonce tout à fait à cette espérance, et qu'il l'abandonne, m — (( Ces principes supposés comme autant de maximes incontestables, » Bourdaloue donnerait la raison du petil nombre des élus, « savoir qu'il y en a peu et fort peu qui marchent dans la voie du salut, etqui veuillent y marcher. Je ne dis pas, ajoute-t-il encore, qu'il y en a peu qui puissent y marcher; car une autre vérité fondamentale que j'établirais, c'est que nous le pouvons tous avec la grâce divine, qui ne nous est point pour cela refusée ; que tous, dis-je, nous pouvons, chacun dans notre état, accomplir ce qui nous est prescrit de la part de Dieu pour mériter la couronne et pour assurer notre salut. »
On voit avec quelle prudence Bourdaloue eût aifermi tous ses pas pour ne point glisser dans les exagérations où la pente naturelle de son sujet pouvait l'entraîner. Ces sages précautions, je les cherche en vain dans Massillon. Je n'en trouve pas d'autre que ce passage de l'exorde où Massillon feint d'écarter de son discours tels et tels exemples terribles que l'Écriture pourrait lui fournir, mais, en se défendant de les rapporter, les énumère en effet, et prouve bien que la prétention est, de toutes les figures de rhétorique, la plus mensongère. Si l'on poursuit l'examen du sermon, on voit que Massillon se porte tout d'un côté, sans restriction, sans tempérament aucun; qu'il est outré dans le tableau des désordres de la société, outré, comme TertuUien qu'il cite,, dans la peinture de la vraie pénitence
DANGERS DUNE SEVERITE EXCESSIVE iU
et dans les conditions souvent impraticables qu'il impose, outré dans l'opposition qu'il établit entre les principes de la religion et les maximes du monde, au point de donner à croire qu'on ne peut se sauver sans rompre tout comraerceavec ses semblables : « La règle générale, dit-il, est de se perdre ; une Ame lidèle au milieu du monde est toujours une singularité qui tient du prodige.» A son insu, Massillon se laisse séduire et dominer par la préoccupation oratoire : il envisage son sujet, non plus seulement comme une vérité qu'il faut présenter aux âmes dans son exactitude absolue et dans sa juste mesure, mais comme un motif oratoire, (jui prête à des tableaux sombres et terribles; et plus il assombrira les couleurs, plus il inspirera d'effroi, mieux il croira prêcher, Bourdaloue, théologien exact et calme, directeur éclairé et prudent, bien moins préoccupé des effets d'éloquence qu'il produit, que de la doctrine qu'ilenseigne et des résultats moraux qu'il obtient, accepte le sens rigoureux des textes évangéliques, mais éclaire la lettre par l'esprit, et s'applique surtout à ne point donner du christianisme une idée exclusive ou forcée.
La sévérité, plus apparente chez Bourdaloue, ne doit donc pas nous donner le change sur les véritables caractères desa morale, etnous serions aussi injustes qu'incomplets si, après avoir fait voir cet esprit de sévérité, nous n'insistions également sur l'esprit de mesure que Bourdaloue sait y joindre. Cette union, volontairement poursuivie et maintenue, constitue, pour ainsi dire, la principale originalité doctrinale de sa prédication. Il aime à montrer que, s'il tient de la main droite le glaive qui fait à l'àme pécheresse de salutaires blessures, il tient de l'autre le baume divin qui les guérit. Il évocjnedevant son auditoire, ainsi qu'il nous l'a dit lui-même, la justice et la miséricx)rde, la justice un peu en avant, sans doute, et comme dans une plus vive lumière, mais toutes deux pourtant se donnant la main, et il ne croirait pas accomplir sa tache tout entière, s'il ne réalisait dans son enseignement religieux la parole du Psalmiste : Miserkordia et veritas obviaverunt sibi, justUia et pajc osculatx sunt.
Bourdaloue avait en effet trop de pénétration, et trop d'expérience des âmes, pour ne point apercevoir les dangers d'une sévérité sans mesure. Ne parlons pas des vrais fidèles, de ceux qui non seulement croient, mais s'appliquent à mettre la pratique d'accord avec la croyance. Sans doute à ceux-là mêmes il est profitable qu'on leur rappelle quelquefois les vérités terribles du christianisme, pour les mettre en garde contre une fausse sécurité qui pourrait les endormir et les perdre. Mais ce serait les exposer tous à un trouble inutile, et peut-être nuire à beaucoup, que de leur montrer sans cesse le visage irrité d'un Dieu vengeur prêt à les frapper. Combien d'àmes dans le christianisme, à la fois douces et inquiètes, tendres et timorées, qui, dans l'intérêt même de leur perfection spirituelle, n'ont besoin que d'encouragement, de confiance et de paix! Ces âmes délicates, les meilleures peut-être et les plus voisines de la sainteté, est-il sage de les rudoyer ? Que vont-elles devenir si par les rigueurs et les menaces on effarouche leur piété craintive, et on comprime les effusions qui les consolaient? Ne doit-on pas craindre de les jeter dans des scrupules sans trêve, dans un tremblement plus maladif que salutaire, qui refroidira leur ferveur, paralysera leurs bons desseins, et brisera les ressorts déjà trop faibles de leur activité?
Mais au-dessous de l'élite des chrétiens exacts et pieux, il faut ranger la foule des faibles, des tièdes, des chancelants, des inconséquents, gens de bonne foi, et presque de bonne volonté, mais distraits par le monde, préoccupés par l'intérêt, entraînés par la passion, dominés par les mille soins de la vie, faciles à éloigner, timides (juand ils reviennent, sans énergie pour l'accomplissement du bien, sans résistance contre les séductions du mal. Ils sont le grand nombre dans le peuple chrétien, surtout au sein d'une société dont les traditions et les habitudes sont res-