‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 145 sur 323 · FREQUENTE COMMUNION · texte numérisé non relu

FREQUENTE COMMUNION

des péchés. D'où venait cette étrange mode de sévérité inconsécjuente? Assurément les nombreuses sympathies que rencontra le jansénisme se doivent attribuer à bien des causes diverses, dont plusieurs n'avaient rien que d'honorable : la vertu et la pureté des solitaires qui le professaient; une inclination naturelle et généreuse à prendre le parti des opprimés, mêlée peut-être d'un certain esprit d'opposition (beaucoup de frondeurs furent amis des jansénistes); enfin des préventions déjà anciennes contre l'ordre des jésuites. Mais l'explication que nous donnait tout à l'heure Bourdaloue, ce calcul secret d'une volonté désireuse de ne se point contraindre, et qui souhaite qu'on lui demande trop pour avoir un prétexte de ne donner rien; cette complicité instinctive de la bouche qui exagère les difficultés de la vertu, et du cœur qui veut trouver en etfet la vertu trop difficile pour en faire l'essai : tout cela paraît trop conforme à la nature humaine f)Our être imaginaire. On taxera peut-être de raffinement la perspicacité de Bourdaloue ; mais quoi de plus raffiné que les artifices de l'amour-propre? L'homme sera toujours ainsi : nous aimons mieux entendre condamner tout le monde que d'entendre condamner seulement les pécheurs à qui nous ressemblons. Si l'on fait du ciel(( un désert», selon l'expression du poète, on rend moins mortifiante à nos yeux la perspective de n'y point entrer.

Ainsi, selon Bourdaloue, l'excès de sévérité tourne au profit de l'irréligion, soit en décourageant la faiblesse, soit en fournissant des prétextes au mauvais vouloir. Transporté dans l'administration des sacrements, ce rigorisme pouvait gêner, arrêter les âmes sur le chemin de la sanctification, parfois même les refroidir et les paralyser. On sait en effet avec quelle parcimonie Arnauld et les siens autorisaient la fréquentation de la Table sainte. C'était, aux yeux de Bourdaloue, frapper la vie chrétienne au cœur. Aussi revient-il plus d'une fois sur ce sujet capital. Il ne se dissimule pas qu'on admet quelquefois les pécheurs au sacrement de l'autel avec une coupable facilité ; il sait qu'il est funeste « de leur parler seulement de la né-

cessité de communier sans jamais leur faire craindre le danger d'une communion indigne,... et de les inviter toujours par^ces paroles consolantes : Qui manducal hune panent vivetinœlernum ». Mais il ne veut pas non plus « qu'on borne son zèle à intimider les pécheurs pour les éloigner des saints mystères... et à leur répéter mille fois cette parole terrible : Qui manducal indigne judicium sibi manducat et bibit ^ ». Il s'applique dans un de ses discours à exciter chez les uns le désir, à combattre chez les autres le dégoût de la communion, et, faisant une allusion peu voilée au traité d'Arnauld :

« Voici, dif-il, l'abus de nofre siècle; qu'il me soit permis de m'en expliquer aujourd'hui et de le déplorer en votre présence. Au lieu de nourrir dans les âmes ce désir de la communion, au lieu de le rallumer continuellement parmi les fidèles et de le redoubler, on le ralentit, on le refroidit, et l'on vient peu à peu à l'amortir tout à fait et à l'anéantir. Comment? En ne représentant jamais la communion au peuple chrétien que sous des idées et des images effrayantes ; en ne lui retraçant dans l'esprit et ne lui mettant devant les yeux que l'excellence du sacrement, que l'indignité de l'homme, que le danger d'une mauvaise communion et les suites malheureuses qu'elle traîne après soi ; en exagérant les dispositions requises pour communier dignement, et les proposant dans un degré de perfection où il est d'une extrême diflicullé et presque impossible d'atteindre. Car n'est-ce pas là que tendent ces maximes outrées d'une morale prétendue sévère? Maximes que l'on débile dans les entretiens particuliers, que l'on fait entrer dans les discours publics, dont on compose d'amples volumes, et que l'on appuie de citations sans nombre et souvent sans fidélité... Cependant, qu'arrive-t-il de là? c'est que la plupart, si je puis rapporter ici cet exemple, raisonnent à l'égard de la communion comme les disciples de Jésus-Christ raisonnèrent à l'égard de l'état du mariage, lorsque ce divin maître leur en marqua les engagements. S'il en est de la sorte, lui dirent-ils, il vaut donc mieux demeurer libres et ne se point lier à de telles conditions : Si ita est, non expedit nubere (Matth. 19). Voilà justement ce qu'on dit : Puisqu'il y

1. Carême, l" jeudi, sui' la Communion, l" partie, t. II, p. 77.

ESPRIT EXCLUSIF DES JAxNSENISTES 241

à tant ù craindre en communiant, il est donc plus à propos de s'abstenir de la communion, et de n'en avoir pas un usage si Fréquent. Puiscjue la communion demande des dispositions si relevées et si parfailes, quand serai-je parvenu là? et le plus iiir pour moi n'est-ce pas de rendre mes communions plus rares, et d'attendre le temps que je m'y croirai assez préparé ? Ou le dit et on le fait '. i

Car Bourdaloue en voit « tons les jours des exemples, » ît Ta « cent l'ois déiploré » : il ne manque pas dames tièdes ]ui se prévalent des maximes d'Arnauld pour « s'excoraiiunier elles-mêmes - », et. ici encore, les sévérités du jansénisme sont complices du défaut de zèle.

Les jansénistes n'étaient pas seulement outrés dans leur doctrine ; ils étaient exclusifs. Bourdaloue, commentant la parabole du Pharisien et du Publicain ^, a décrit d'une nanière piquante ce caractère exclusif, et ses deux traite irincipaux, l'esprit de singularité et l'esprit de censure, ^e Pharisien dit : « Je ne suis point comme le reste des loinmes, » et il condamne en même temps le reste des lonimes, « lesquels sont voleurs, injustes, adultères. » On )eut être assuré (ju'ici le pharisien, ce sont les jansénistes. >ux-ci en effet exigeaient non seulement une perfection naccessible, mais un genre particulier de perfection. Pour eur plaire, il fallait n'être pas « comme le reste des loinmes », rompre avec le monde, abandonner les foncions ou le rang qu'on y occupait, prendre place dans le )elit bataillon sacré, se faire soiitahe, ou tout au moins se ouinettre entièrement à ceux qui l'étaient, et se ranger ous leur conduite. Autrement, tentations diaboliques, damlaîion, enfer; l'àme n'avait rien à espérer. Hors de notre ' à nous, point de salut : c'est la devise de tous les (Tiiires. Qu'importe la multitude des autres qu'on proscrit iidistinctement: 11 faut bien séparer le bon grain de l'iraie. Les sectes, en religion, séparent le bon grain, comme

1. Dominicales, 23« dini. ap. la Pentecôte, sur le Désir et le dégoiït '" '■' i^ommunion, 1" partie, t. VII, p. 314-315.

>.ssai d'Octave du Saint-Sacrement, 5" jour, t. XV. p. 389-390. ■nsées. De l'Humilité et de l'Orgueil, t. XIV. p. 367, sqq.

les partis, en politique, n'admettent que les purs : le langage diffère, mais c'est le même esprit et le même travers

( L'expérience nous apprend, dit Bourdaloue, combien il 3 a eu dans l'Église de Jésus-Christ, et combien encore il y a d( ces prétendus saints, qui volontiers, ou sans beaucoup de peine damnent presque tout le monde. Prévenus à leur avantage e préoccupés de leurs maximes, ils se persuadent avoir seuls 1; science du salut et être seuls instruits des voies de Dieu. Ne s pas joindre à eux, et ne se pas conduire par eux, c'est, seloi leur sens, se pervertir, s'égarer, se perdre. Et parce que 1( nombre de ceux qui les suivent n'est pas tel après tout qu'il: voudraient, et que c'est le plus pelit, en comparaison du resti des fidèles, voilà pourquoi ils s'élèvent avec tant de chaleur e tant de hauteur, ne prononçant que des anathèmes, lançan partout des malédictions, ne cessant point de déplorer l'afïreu; relâchement des mœurs, s'imaginant voir dans tous les états di christianisme une décadence entière, l'attribuant à des guide aveugles qui mènent d'autres aveugles, se regardant avec un pieuse complaisance, eux et leurs élus, comme d'heureux re jetons que la contagion a épargnés dans le champ du père d famille, bénissant Dieu de les avoir ainsi sauvés du naufrage € garantis de la corruption universelle. Il est certain que le mond est bien corrompu, et sur ce point leurs déclamations ne soe pas tout à fait mal fondées. Mais avec un peu plus de charit et moins d'orgueil, ils ne pousseraient pas si loin leur censurt ils ne donneraient pas des arrêts si vagues et si étendus, ils n concluraient pas si vite pour la perte de quiconque ne pren pas leurs leçons et n'entre pas dans leurs intérêts;... ils feraier justice à la piété partout où elle se trouve, et ils ne se figii reraient pas, comme le pharisien, qu'elle ne se trouve que ch€ eux, ou qu'elle ne peut être agréable à Dieu, quelque pai qu'elle se rencontre, si elle n'est marquée de leur sceau : c<i c'est ainsi que l'orgueil ou s'arroge tout, ou réprouve tout ^

Rien n'est plus conlraire au bon sens large et éclaii de Bourdaloue que cet esprit pharisaïque de singularii et d'exclusion. 11 n'admet ni que certaines âmes soient, pe une prédestination arbitraire et fatale, condamnées à s

1. Pensées. De rHumilité et de VOrgueil, t. XIV, p. 383, sqq.

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