BOURDALOUE REPOND AUX JANSÉNISTES
pour le christianisme et pour les intérêts de Dieu. Bourdaloue met à combattre cet abus sa précision et sa liberté de langage habituelles. Il semble même que, dans ces occasions, sa parole prend un accent sinon passionné, du moins plus ému. Quoiqu'il fût par son caractère, par sa doctrine, par sa vie tout entière, au-dessus de tous les soupçons, on dirait qu'il se sent personnellement blessé. 11 est blessé, en effet, dans sa filiale affection pour « une Compagnie dont il croit avoir tout reçu et à qui il reconnaît devoir tout », et quand il vient à se rappeler « tout ce que la calomnie a prétendu lui imputer, et les noires couleurs dont elle a tâché dela]défigureret de la ternir ^)), il éprouve une indignation dont l'expression est toujours contenue, mais qu'on sent naître et grandir.
« Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que, par la plus funeste de toutes les illusions, ce sont quelquefois les plus chrétiens en apparence et les plus déclarés pour la piété qui gardent dans le cœur plus d'amertume et plus de fiel. Ils viennent à l'autel de Jésus-Christ, ils participent au sacrement de Jésus- Christ, ils prêchent la plus sévère morale de Jésus-Christ. Et cependant ils roulent dans leur esprit mille projets de la vengeance la plus vive et la plus pure. Et cependant ils forment mille intrigues et mille cabales, non point seulement contre quelques particuliers, mais contre des sociétés, contre des corps entiers, pour les noter, pour les décrier, pour les ruiner. Et cependant ils n'épargnent ni le sacré ni le profane, ni l'artifice ni le mensonge, pourvu qu'ils puissent parvenir à la fin qu'ils se proposent, d'humilier, de confondre, de perdre quiconque ose les contredire et ne donne pas aveuglément dans leurs idées, ou plutôt dans leurs erreurs. Encore prétendent-ils agir en cela pour Jésus-Christ, et défendre la cause de Jésus-Christ : comme si cet Homme-Dieu, ce Dieu de charité, qui pour la défense de sa propre personne ne proféra pas une parole, autorisait dans eux, pour le vain prétexte de sa gloire, les plus aigres se:itiments, les plus iniques préjugés, les plus noires médisances et les plus injustes
1. Panégyriques. Sermon pour la fêle de saint Ignace de Loyola^ 2' partie, t. XllI, p. oo.
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pratiques... Celte rectitude d'intention rectifie tout cela, Elle ne suffirait y)as pour rectifier une équivoque ; mais elle est plus que suffisante pour rectifier la calomnie, quand on est persuadé qu'il y va du service de Dieu ^ »
On saisit assez l'ironie de ces dernières lignes. Les jansénistes réduits à invoquer la rectitude d'intention! les jansénistes profitant de cette invention diabolique tant reprochée par eux à la Sociétéde Jésus! Bourdaloue prenait, j'imagine, un malin plaisir à les surprendre et à les montrer dans ce flagrant délit. Il ramassait le trait parti de leurs rangs, et, d'une main adroite, le leur renvoyait. C'était de bonne guerre.
Toutefois, qu'un jésuite aussi dévoué et aussi reconnaissant à son ordre ait jugé les jansénistes avec une sévérité parfois trop grande, comment en serait-on surpris? II faudrait plutôt s'étonner du contraire. Bourdaloue croit peu à leur sincérité : on le sent aisément au ton de son discours, dans les passages où il les attaque; il ledit quelquefois en termes fort nets, et le fait souvent entendre par des insinuations qui ne sont pas moins claires. Nous avons ditqu'ilyavait jansénistesetjansénistes :Bourdalouen'entre point dans ces distinctions. Pour lui, ces nouveaux hérétiques sont aussi dangereux, aussi coupables ([ue tous les autres, sans être ni moins sophistes ni moins menteurs. Leur sévérité n'est qu'affectation, leur zèle de réforme que pharisaïsme, les intentions secrètes qui les animent sont loin d'être pures, et l'austère morale qu'ils prêchent n'est qu'un masfjue dont ils couvrent leurs desseins perfides, et qui convient à leur orgueil. Quand ils blâment l'usage fréquent de la communion, Bourdaloue semble les soupçonner de travailler sciemment à la ruine de la religion.
ï Vous me direz que ce n'est pas là Tintenlion de ceux qui s'énoncent en des termes si forts sur la communion ; qu'ils n'en
1. Dominicales, 21'' dhii. ap. la Pentecôte, sur le Pardon des injures, 2« partie, t. VU, p. 266-267.
Li:s JANSENISTKS SÉVÈREMENT JUGÉS 233
comhatteiit pas le désir, et qu'au contraire ils l'approuvent et le louent; mais que, pour l'honneur de Jésus-Christ et l'avancomeiit des âmes, ils ne se proposent autre chose que d'arrêter et de prévenir les excès où ce désir mal conçu pourrait nous mener. Ah ! mes chers auditeurs, n'examinons point ici les intentions : c'est à Dieu à en juger; mais peut-être, si nous voulions là-dessus entrer dans une sérieuse discussion, trouverions-nous que ces intentions, si pures en apparence et si saintes, ne sont rien moins que ce qu'elles paraissent... Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs,... quelque spécieuse que puisse être la direction que vous recevez, du moment qu'elle va à refroidir votre zèle pour la communion, tenez-la dès lors pour suspecte, ... et travaillez chaque jour à renouveler dans votre cœur ce que peut-être on cherche secrètement à y détruire ^ »
Ces défiances de Bourdaloue peuvent seules expliquer que, dans l'énumération des divers genres d'hypocrites (jui seront confondus au dernier jour, les jansénistes soient placés par lui au premier rang.
« Hypocrisie, compagne inséparable de l'hérésie, et qui as fomenté toutes les sectes, puisqu'il n'y en a pas une qui ait osé se produire sans être revêtue des apparences d'une spécieuse réforme. Hypocrisie qui, sous prétexte de perfection, vas à la destruction, et (jui, sous ombre de ne vouloir rien de médiocre dans le culte de Dieu, anéantis visiblement, quoique insensiblement, le culte de Dieu. Hypocrisie qui, sous l'austérité des paroles, caches les actions les plus basses et les plushonteuses, et qui, sous le masque d'une fausse régularité, insultes à la véritable et solide piété. Hypocrisie qui, par un raffinement d'orgueil déguisé sous le nom de zèle, condamnes tout le genre humain, fais de la médisance une vertu, n'épargnes pas les puissances établies de Dieu, et n'as de charité pour personne. Hypocrisie qui, pour parvenir à tes tins, remues toutes sortes de ressorts, formes toutes sortes d'intrigues, emploies toutes sortes de moyens; ne trouvant rien d'injuste dès qu'il le peut être utile, ni rien qui ne soit permis dès
1. Sur le Désir et le dégoût de la communion, t. YII, p. 313-316, 317-318.
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qu'il sert à ton avancement et à ton progrès : c'est là, c'est à ce tribunal que tu comparaîtras, et que Dieu, pour l'honneur ■de la vérité, révélera toute ta honte ^. »
Tous ces traits tombent à plein sur les jansénistes. Bourdaloue leur reproche de damner les autres ; mais il ne fait pas difficulté de leur rendre la pareille. Les auditeurs de Bourdaloue ne nommaient-ils point tout bas le grand Arnauld, quand ils entendaient les paroles qu'on va dire?
« Un homme aura passé toute sa vie à décrier, non seulement quelques particuliers, mais des sociétés entières; il aura employé ses soins à réveiller mille faits injurieux et calomnieux ; et comme si ce n'était pas assez de les avoir débités de vive voix, et d'en avoir informé toute la terre, ou par luimême, ou par d'autres animés de son esprit, il se sera servi de la plume pour les tracer sur le papier et pour en perpétuer la mémoire dans les âges futurs : cependant cet homme meurt, et sur tout cela l'on ne voit de sa part nulle satisfaction; on ne pense pas même à entrer pour lui là-dessus en quelque scrupule; et sans hésiter on dit : C'était un homme de bien, c'était un grand serviteur de Dieu : il est mort dans des sentiments de piété qui pénétraient les cœurs et qui ont édifié tout le monde. Je le veux, mes frères, et je ne rabattrai rien de l'opinion de sa bonne vie ; mais, après tout, trois choses me font de la peine : l'une, qu'il est incontestablement chargé d'une multitude infinie de médisances, et de médisances atro- <;es; l'autre, que toute médisance qui n'est pas réparée autant qu'elle pouvait et qu'elle devait l'être devient dès lors, au jugement de Dieu, et selon la doctrine la plus relâchée, un titre certain de condamnation ; et la troisième enfin, qu'il ne paraît rien qui donne à connaître que ce mourant ait marqué quelque repentir de ses médisances passées, et qu'il ail pris quelques mesures pour les effacer. Voilà ce que je vous laisse concilier avec la sainteté de la vie et la sainteté de la mort. C'est un mystère pour moi incompréhensible, et un secret que j'ignore ^. »
1. Dominicales, 24« dim. ap. la Pentecôte, sur le Jugement de Dieu, 1™ partie, t. VII, p. 347. V. l'Homélie de V Aveugle-né, t. III, p. 297.
2. Dominicales, H« dim. ap. la Pentecôte, sur la Médisance, 2« partie t. VI, p. 340.