ARNAULD CONDAMNÉ
Certes, le passage est beau, d'une éloquence calme et grave, sans invectives, sans passion apparente ; la sentence n'est même pas formulée; mais elle apparaît comme la conclusion inévitable et terrible de tout le morceau. Une autre voix, plus grande encore que celle de Bourdaloue, damna de même un autre contemporain, plus illustre qu'Arnauld : Bossuet jeta l'anathème à la mémoire de Molière. « La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par forre, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : « Malheur à vous qui riez! car vous pleurerez *. » Tout le monde connaît ces lignes d'une effrayante beauté : c'est l'éloquence de Bossuet s'armant des foudres du Dieu vengeur. On ne saurait attendre de Bourdaloue un semblable coup de tonnerre : mais le fragment que nous avons cité, cette condamnation motivée, précise, froidement et rigoureusement déduite comme un jugement accompagné de tous les considérants qui l'ont fait rendre, n'est pas moins rigide ni moins dure. Rien ne nous donne à croire que ces réprobations aient blessé les contemporains. Nous sommes devenus plus délicats ou plus humains. Les croyants mêmes ne voient pas sans tristesse Molière et Arnauld formellement damnés par Bossuet et par Bourdaloue. Est-ce inconséquence? est-ce faiblesse de foi? N'est-ce pas plutôt circonspection respectueuse et sage aveu d'ignorance pour tout ce qui doit rester un secret entre la conscience et Dieu? Nous n'aimons pas aujourd'hui qu'on damne «tout le genre humain », et moins encore qu'on damne nommément personne : il nous répugne de voir un homme, si
grand, si justement vénéré qu'il soit, fût-ce un Bourdaloue ou un Bossuet, prendre de sa main mortelle la balance
du Juge suprême ou la glaive du Tout-Puissant irrité.
Notre siècle, qui a le malheur de respecter si peu de