‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 169 sur 323 · LE PRECEPTE ET LE CONSEIL · texte numérisé non relu

LE PRECEPTE ET LE CONSEIL

jusqu'au milieu du christianisme... Un homme a ses heures et ses lemps marqués pour la prière, pour la lecture des bons livres, pour la fréquentation des sacrements : c'est un ordre de vie quil s'est tracé ou qu'il a reçu d'im directeur; il y est attaché, et toutes les affaires du monde ne lui feraient pas omettre un point de ce qu'on lui a prescrit, ou de ce qu'il s'est prescrit lui-même. M lis, du reste, entendez-le parler dans une conversalion : il tiendra les discours les plus satiriques et les plus médisants ; d'un ton pieux et dévot, il condamnera l'un, il révélera ce qu'il y a de plus secret dans la conduite de l'autre, il n'épargnera personne... Mais voyez- le agir dans un différend où il se croit offensé : il n'y aura point de satisfaction qu'il ne demande, ni peut-être même point de réparation qui le puisse contenter ; il regardera sa propre cause comme la cause de Dieu, ou du moins jamais ne lui meltrez-voiis dans l'esprit qu'il ait quelque tort, et que toute la justice ne soit pas pour lui : principe spécieux dont il s'aulotise pour nourrir dans son cœur les plus vifs ressentiments, et pour justifier dans la pratique les plus injustes et les plus malignes vengeances. Une femme est la première à toutes les assemblées ; elle a l'usage de la méditation, et elle aspire à l'oraison la plus relevée : elle ne se pardonnerait pas de s'être dérangée seulement une fois d'une certaine méthode qu'elle suit et dont elle se fait une règle invariable. Mais venez à la contrarier dans une rencontre ; vous la trouverez fiére, hautaine, impatiente et aigre, se prévalant de sa vie régulière et de son exacte vertu pour vouloir être d'ailleurs en liberté de faire tout ce qui lui plaît et selon qu'il lui plaîl. Mais lâchez à pénétrer dans l'intérieur de son ménage, et sachez comment elle s'y comporte; elle n'a ni complaisance pour un mari, ni affection pour des enfants, ni vigilance sur des domestiques. Il faut que chacun souffre de ses caprices et tour à tour essuie ses chagrins. Pourvu qu'elle ait passé devant les autels une partie de la journée, qu'elle ait assisté à certaines cérémonies, tout serait renversé dans une maison qu'à peine elle y prendrait garde et y donnerait quelque soin... Sur cela, mes chers auditeurs, que puis-je faire autre chose que de reprendre l'analhème lancé par Jésus-Christ, et de redire après lui : Vœ vobis ! Malheur à vous ! Non plus seulement à vous, scribes et pharisiens, mais à vous, chrétiens, indignes du nom que vous portez et de la religion que vous professez ;... à vous qui, faisant état d'être à Dieu, et de vous avancer dans le service de Dieu, voulez porter voire vol aux plus hauts degrés de la

sainteté, tandis que vous en négligez les fondements ^. »

Et quels sont ces fondements de la vraie sainteté ? Le Sauveur même nous l'a dit : Serva mandata. Aussi, quand Bourdaloue, dans les Pensées., veut donner la « règle fondamentale et essentielle de la vraie dévotion », que nous dit-il? «Fairede son devoir son mérite par rapporta Dieu, son plaisir par rapport à soi-même, et son honneur par rapport au monde : voilà en quoi consiste la vraie vertu de l'homme et la solide dévotion du chrétien 2. » Et, continue Bourdaloue avec une haute sagesse,

« Comme il y a autant de différence entre les fonctions et les emplois qu'il y en a entre les rangs et les professions, il s'ensuit que les devoirs ne sont pas partout les mêmes, et que,, n'étant pas les mêmes partout, il y a une égale diversité dans la dévotion : tellement que la dévotion d'un roi n'est pas la dévotion d'un sujet, ni la dévotion d'un séculier la dévotion d'un religieux, ni la dévotion d'un laïque la dévotion d'un ecclésiastique, et ainsi des autres... Règle excellente ! juger de sa dévotion par son devoir, mesurer sa dévotion sur son devoir, établir sa dévotion dans son devoir. Règle sûre, règle générale et de toutes les conditions... Avant que d'être dévot, je veux que vous soyez chrétien. Du christianisme à la dévotion, c'est l'ordre naturel ; mais le renversement et l'abus le plus monstrueux, c'est la dévotion sans le christianisme 3. »

Même quand il parle à des religieux, Bourdaloue s'inspire du même esprit. Ce qu'il leur demande dans la Retraite spirituelle, ce n'est point démultiplier leurs exercices, leurs oraisons, leurs mortifications, mais d'observer plus exactement leurs devoirs,

La fin de ma retraite doit être de réformer ma vie,... de découvrir une bonne fois le fond de mes dispositions, de mes im-

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