‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 183 sur 323 · DROITS ET DEVOIRS DES ROIS · texte numérisé non relu

DROITS ET DEVOIRS DES ROIS

défendre la cause du Dieu qui a dit : Celui qui frappera avec lepée périra par l'épée? N'est-ce point préparer des i'on versions mensongères, et faire peser le châtiment sur la sincérité, tandis qu'on assure l'impunité et la récompense peut-être à l'hypocrisie? N'est-ce point ouvrir la porte à des vexations et à des violences où toute humanité comme toute justice seront foulées aux pieds? Car, si les excès commis au dix-septième siècle ne doivent retomber ni sur la religion, ni même peut-être sur le roi, mais sur des ministres ou sur des agents trop zélés, ces abus de pouvoir ne prouvent-ils pas le danger de cette immixtion de la force dans le domaine de la créance? Et si ces abus ont été grossis, exploités par la malveillance, s'ils ont fourni une matière facile à la verve satirique de Voltaire et un thème trop favorable aux pamphlets plus ou moins historiques de publicistes intéressés, n'est-ce point une preuve que la vérité elle-même est moins servie que compromise par le concours du pouvoir armé, et qu'en lui assurant une victoire d'un jour, on lui prépare quelquefois des désastres dont plusieurs siècles ne suffiront pas à la relever? Ce sont là de grosses questions qu'il vaut beaucoup mieux ne pas aborder que de les traiter à la légère. Disons-le toutefois : si « la tête » se fût passée du secours « du bras », si les Bossuet et les Rourdaloue avaient seuls, par la parole, par la plume et par la persuasion, lutté contre l'hérésie, la victoire de la vérité eût été sans doute moins prompte, moins décisive en apparence, moins bruyante surtout; peut-être en échange eût-elle été plus effective et plus durable*. En tout cas, elle nous paraîtrait plus pure; car s'il est quelque chose qui nous répugne et qui nous blesse dans le spectacle imposant des grandeurs du siècle de Louis XIV, c'est de voir ces grands hommes de foi et de raison, un Bourdaloue, un Bossuet, accompagnés dans

1. Ft-nolon écrivait au marquis de Scignelai, le 26 février 1686 : « Pour nous, monsieur, nous croirions attirer sur nous une hoirible malédiction, si nous nous contentions de faire à la hâle une œuvre superficielle qui éblouirait de loin. »

leurs missions ou secondés dans leurs polémiques par une escorte de dragons.

Mais ce qui fait assez voir combien les idées de Bourdaloue et de Bossuet étaient généralement acceptées et répandues, c'est que, dans la théorie du droit divin tel qu'ils nous le font connaitre, ils ne cherchent même pas à établir que la punition de l'hérésie, de l'erreur, des délits spirituels est un droit pour le souverain. Cette question ne se posait môme pas. Bourdaloue n'en dit point un seul mot, et Bossuet, dans son vaste ouvrage de la Politique iirée de l' Écriture sainte, l'indique à peine, sans s'arrêter à la discuter 1. Aussi cette punition de l'hérésie est toujours placée par eux au nombre des devoirs que Dieu impose à l'autorité suprême '^. C'est une charge, et non un privilège delà royauté; une obligation que la liberté de leur ministère rappelle au roi, non une prérogative qu'ils lui reconn8<issent : quand ils en parlent, c'est, dans leur bouche, une marque d'indépendance, bien loin d'être une flatterie. II importe de faire cette remarque pour se rendre bien compte des idées du dix-septième siècle et des pures intentions qui animaient Bourdaloue. Comme Bossuet, Bourdaloue insiste bien plus sur les devoirs que sur les droits du prince, et quel que soit chez tous deux l'absolutisme des doctrines politiques, on trouvera toujours dans leur langage la franchise convaincue du prêtre, jamais la servilité du courtisan.

Les mômes principes qui déterminent les droits et les devoirs de l'autorité règlent les rapports mutuels des diverses classes sociales. Le pauvre n'a aucun droit sur le

1. « Ceux qui no veulent pas souffrir que le prince use de rigueur on matière de religion, parce que la religion doit être libre, sont dans une erreur impie. Autrement il faudrait souffrir, dans tous les. sujets et dans tout l'État, l'idolâtrie, lo mahomotisme, lo judaïsme, toute fausse religion ; le blasphème, l'athéisme mémo et les plus grands crimes seraient les plus impunis. » — Bossuet, Politique tirée de fÉcriiure sainte, 1. Vil, dp" proposition.

2. Bossuet. Polit, tirée de l'Écrit., 1. Vil, 9"^^ pioposition : « Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son Ktat les fausses religions. » — lO» prop. : « On pe^il employer la rigueur contre lesobservateurs des fausses religions; mais la douceur est préférable. »

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