CHARITK CHRÉTIENNE VERTU SOCIALE
Tout ce que vous faites pour le plus petit d'entre vos frères, c'est pour moi que vous le faites ; elle tire de cette parole sublime des conséquences précises et pratiques ; elle lui donne toute sa portée dans l'économie divine de la création. Consacrant le droit inviolable de la propriété, elle condamne les revendications illégitimes et brutales du pauvre. Mais en même temps, par les devoirs qu'elle impose au riche et qu'elle fait découler du droit même de Dieu, elle adoucit, elle corrige, et tend à etfacer de plus en plus l'inégalité des conditions. La charité, dès lors, n'est plus seulement une vertu chrétienne, mais une vertu éminemment sociale. Si, du temps de Bourdaloue et après lui, ce devoir avait toujours été compris et pratiqué comme il le souhaitait par les classes les plus riches, nous trouverions-nous en face de ces redoutables problèmes que notre siècle agite sans fin et ne résout pas, parce qu'il ne veut rester ni dans les principes du juste ni dans les données du possible ? En dehors de la théologie si solide et si profonde de Bourdaloue et des Pères sur l'aumône, de bonne foi, quelle solution a t-on trouvée qui fût à la fois équitable et pratique, capable de soulager le pauvre sans violer la justice dans la personne du riche, de diminuer les sourtrances de l'un sans compromettre la sécurité de l'autre, enfin de diminuer les souJfrances sociales sans ébranler la société elle-même ? On ne parle plus aujourd'hui des devoirs du riche, maison proclame le droit du pauvre : c'est rendre celui-ci plus envieux et plus misérable, celui-là plus méfiant, plus fastueux et plus avare. C'est allumer entre l'un et l'autre cette guerre à mort qui se livre, hélas ! sous nos yeux, et qui accumule les ruines parmi les nations chrétiennes oii l'on ne rejette la loi bienfaisante et fraternelle de l'Évangile que pour tomber dans le chaos des utopies, et bientôt après dans la mêlée sanglante des convoitises ^
i. Le P. Grati y, dans son livre sur la Morale et la loi de l'histoire, parle longuement des serinons de Bourdaloue sur les Richesses et sur rAumône. (V. surtout t. II, p. 76, sqq.) Mais sur ce point, comme
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Mais revenons au dix-septième siècle.
Les caractères que nous avons observés dans la prédication de Bourdaloue, en ce qui concerne la doctrine, n'expliquent pas moins que la nature particulière de son éloquence l'admiration si unanime etsi vive dont il fut l'objet.
Le changement qu'il introduisit dans l'économie du sermon, en prêchant la morale de préférence au dogme, répondait aux besoins religieux des consciences dans cette dernière période du dix-septième siècle : non pas que l'esprit chrétien se fût déjà affaibli, mais parce que cet esprit régnait au contraire, sinon sans opposition secrète, au moins sans contestation publique, et <|u'il aspirait de plus en plus à régler la conduite de l'homme et à gouverner sa vie. L'orthodoxie catholique semblait partout victorieuse, et pres(|ue personne ne lui refusait ouvertement son adhésion. Le protestantisme, réfuté par Bossuet, dompté par Louis XIV, bientôt chassé de France, était réduit à lancer de l'exil des invectives parfois éio(|uentes, mais (|ui, en deçà de nos frontières, restaient sans écho. L'incrédulité absolue avait ses adepies clandestins, qui devaient se multiplier sourdement dims les dernières années du grand règne, pour se trouver tout à coup innombrables
dans tout le reste de cet ouvrage si oi'igiaal d'ailleurs, si attachant, inspiré pur une charité si ardente et si sincère, le 1*. Gratry veut Irouvor Tluns l'Evangile, dans la théologie dos Docteurs ou des prédicateurs, non pas seulement 1<'S principes moraux et inviolables sur les(juels la politique et l'éconoinie sociale doivent s'appuyer, mais la formule mémo de ces deux sciences. Le 1'. Gratry croit avoir découvert dans le sermon sur les Richesses toute l'économie sociale de l'avenir, « la j-égle économique, » dit-il lui-même; et dans l'enthousiasine de sa découverte, il va trop loin, veut trop prouver. Il en l'ait d'aillenrs l'aveu de bonne grâce : « Je n'oserais pas affirmer que Bourdaloue ait entrevu le sens profondément savant de si!s pai'oli's, » dit-il. Malgré ces réscîrves, nous sonnnes de ceux qui pensent que le I*. Gratry a maison de donner une grande portée sociale et actuelle à cette théologie de l'aumône si nettement et si fortement exposée par Bourdaloue.
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sur une scène nouvelle, au début de la Régence; mais leur groupe était encore clair-semé. La génération des Gondé, des Saint-Évreraond et des La Fontaine les avait connus sinon plus nombreux, du moins plus hardis. La plupart se cachaient et gardaient un silence prudent. Il n'entrait d'ailleurs dans leur irréligion aucun esprit de système. C'était chose rare qu'un libertin déterminé, tenant bon jusqu'à la dernière heure, ou même seulement jusqu'à la vieillesse. Le jansénisme agitait toujours beaucoup les esprits, mais moins comme hérésie dogmatique que comme système de diriîction. Le dibat. brusquement porté sur le terrain moral par la stratégie hirdie de Pascal, s'y était peu à peu circonscrit On peut dire que le dix-septième siècle était parveim à cet âge de calme maturité où l'homme, après avoir passé sa jeunesse à disputer sur la théorie, médite plus volontiers sur ce qui touche à la conduite et aux mœurs, et perd le goût des spéculations, toujours un peu creuses, pour s'enfermer dans la sphère plus modeste, mais aussi plus utile des vérités pratiques.
Ou aurait cependant tort de croire que ce goût croissant de la morale conduisît au dédain de la théologie. Cette science, rajeunie et fortifiée par le grand mouvement de la rtVbrme catholique, offrait encore, même aux profanes, un attrait plus vif qu'on ne le suppose. Parmi les hommes et même parmi les femmes de la cour et de la société polie au dix-septième siècle, il n'était presque personne qui ne possédât au moins un grain de théologie, et qui ne pût exprimer, sur les problèmes les plus ardus que cette science aborde, ses opinions faites ou ses doutes raisonnes. En iG70, époque des débuts de Boiu'daloue à Paris, nous ne sommes pas encoresi loin du temps où Gondé, assistant à la soutenance de la thèse de Bossuet, se sentait tenté d'argumenter contre lui, et les lettres de madame de Sévigné nous apprennent que cette femme, la plus aimable qui fût jamais, et la plus étrangère à toute pédanterie, ne répugnait ni à lire des écrits théologiques ni à en causer avec sa lille. La grande, l'éternelle question delà prédestination et de la grâce ne partagea guère moins les salons que les
écoles. Peu s'en fallait que Corneille ne l'eût portée au théâtre dansson chef-d'œuvre de Poli/eucte. Elevé en quelque sorte au bruit de ces graves débats, le dix-septième siècle garda jusqu'à son déclin, et porta même dans la morale quelque chose de ce goût théologique, tempéré, mais non supplanté par l'influence cartésienne. Le grand Arnauld était l'aîné de Bourdaloue, mais ne mourut que peu de temps avantlui, et les contemporains du fameux Docteur remplirent longtemps l'auditoire de l'illustre jésuite.
On voit que Bourdaloue, en s'attachant toujours à la partie de la religion qui concerne les mœurs, sans pourtant la séparer jamais des données de la théologie, satisfaisait tout ensemble et les préférences nouvelles de sa génération, et les goûts persistants de son siècle. Un orateur sacréeût alors également déplu, soitens'enfermant, comme les prédicateurs d'autrefois, dans une théologie sèche et contentieuse, soit en prêchant, comme ceux du dix-huitième siècle, une morale tout humaine. Quand Bourdaloue, au contraire, s'arrêtait sans crainte, mais en évitant de s'y attarder, aux principes de la science religieuse, parfois même aux leçons de l'école; quand son érudition se montrait sans s'étaler, à la fois discrète et riche, claire non moins que sûre; quand il apportait à son auditoire le suc et le miel des Pères et des Docteurs, lui épargnant les épines et les broussailles ; quand il traitait les questions en apparence les plus dogmatiques et les plus spéculatives moins en elles-mêmes que dansleursrapports avec les actes de la vie chrétienne ; quand enfin toute sa théologie étai' morale, et sa morale théologique, il réalisait l'idée que s( formait du prédicateur chrétien cette époque commencée après Pascal pour finir avant Massillon, et qui, mieux qu( toute autre peut-être, a compris ce que c'est à propremen parler qu'un sermon.
Nul doute que Bourdaloue ne fût aussi en conformiti d'esprit avec le siècle de Descartes, par l'estime qu'il fai sait de la raison humaine, par le rôle important qu'il lu assignait dans le développement et dans la confirmatioi 4e la foi elle-même. Le caractère particulier de lacroyanc
au dix-septième siècle et des grands esprits chrétiens qui illustrèrent cette mémorable époque, c'est, selon un écrivain éminent, « cette loi sévère tout ensemble et raisonnée qui ne craint ni la discussion ni la lumière, qui s'appuie sur l'intelligence convaincue sans l'asservir, qui éclaire le dogme par le raisonnement, et contient le raisonnement par le dogme *. » N'est-ce point précisément l'adhésion entière, courageuse, mais réfléchie el fondée en raison, que Bourdaloue professe comme la seule méritoire, la seule digne de l'homme et du chrétien? Quoi d'étonnant qu'il ait été en si grande faveur, quand les expressions qui caractérisent si justement la foi de ses principaux contemporains sont aussi les plus propres à définir la sienne?
Mais comment la sévérité de sa morale n'importunaitelle pas ceux qui l'écoutaient ? 11 en fut tout autrement, et l'on ne s'en doit pas étonner. C'est faire un faux calcul, que de déguiser la vérité, ou même de l'affaiblir dans l'espoir d'attirer ou de retenir les hommes. Le public, moins souvent et surtout moins longtemps dupe qu'on ne le pense, s'aperçoit vite de ces timidités habiles : il s'en offense et s'en dégoûte. Il aime que chacun reste dans son rôle; ce qu'il attend du ministre de Jésus-Christ, c'est la morale chrétienne dans toute son intégrité, et si un prédicateur, par une indulgence excessive, atténuait les sévérités de la loi divine, on ne lui en saurait pas plus de gré qu'au prêtre qui, dépouillant la dignité de sa robe, affecterait pour se rendre populaire la liberté du langage, le sans-gène et la jovialité. La sévérité de la morale de Bourdaloue, jointe à la sévérité de sa vie, forçait l'estime, et donnait à sa parole une double autorité, celle de la vérité et celle de la vertu.
Au dix-septième siècle en particulier, on aimait la sévérité; on affectaitquelquefois de l'aimer trop, et la fausse conscience, Bourdaloue nous l'a dit, y trouvait son compte. Mais sans parler de ces calculs secrets, à cette époque on était volontiers et en toute franchise inconséquent. Beau-