‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 190 sur 323 · Albert de Broglie, Mélanges · texte numérisé non relu

Albert de Broglie, Mélanges

coup de ceux-là mêmes qui s'abandonnaient au relâchement dans leur conduite refusaient de l'admettre dans la doctrine. Ils Faisaient le mal, souvent jusqu'au débordement ; mais ils gardaient intacte et pure l'idée du bien, sans permettre qu'on la défigurât à leurs yeux ni qu'on l'altérât dans leur cœur. Par un compromis bizarre entre la raison éclairée et la volonté criminelle, les bonnes et saines maximes se conservaient au sein même des plus mauvaises actions. A l'heure où la réflexion, le repentir, le dégoiJt peut-être rendaient à la raison son empire sur la volonté, c'était par la voie étroite que rentraient les plus coupables. Et aux jours mêmes des faiblesses et des égarements, combien allaient entendre avec respect l'austère parole de Bourdaloue, pour entretenir en eux-mêmes ces grandes idées de devoir, de pénitence et de conversion, auxquelles ils n'avaient pas la force de revenir dans la pratique, mais qui devaient tôt ou tard, ils le sentaient, les ressaisir et les vaincre!

Ajoutons que la sévérité de Bourdaloue empruntait à sa ([ualité de jésuite le piquant intérêt d'un contraste inattendu. C'était de la bouche même d'un de ces religieux, si fort accusés naguère de vouloir corrompre la morale chrétienne, que l'on recueillait les maximes du christianisme le plus pur et le plus exact. Qu'on se figure un lecteur des /'rovinciales, fervent admirateur des jansénistes, fort prévenu contre les jésuites, qu'on se le figure assistant pour la première fois au sermon de Bourdaloue. Quelle n'est pas sa surprise! Cette fidélité sans défaillance aux traditions primitives, cette sainte rigidité de l'esprit chrétien dont les amis de Pascal s'arrogeaient le privilège, il retrouve tout cela dans le discours qu'il entend. Il voit dans la chaire un religieux revêtu d'une robe pareille à celle qu'avait portée Escobar, et ce prédicateur condamne toutes les duplicités, tous les détours de la conscience, démasque sans pitié toutes les hypocrisies, énumère toutes les conséquences, toutes les applications de la loi divine avec une précision impitoyable qui condamne presque tout le monle, entre dans un détail effrayant de devoirs.

de préceptes, d'exigences : et, quand on commence à le trouver trop sévère, quand on est prêt à lui demander grâce, il ajoute avec un léger sourire que ce n'est point là une morale outrée ni étroite, mais la doctrine des théologiens les plus accusés de relâchement. Puis, après avoir opposé aux attacjues des ennemis de son ordre une réponse à la fois si imprévue et si naturelle, si indirecte eu apparence, en réalité si péremptoire; après avoir bien établi qu'on peut être en même temps jésuite et sévère, voici tout à coup qu'il prend l'offensive, qu'il pousse plus avant contre les jansénistes. 11 ne les nomme jamais : on n'en est que plus attentif à tout saisir et à tout deviner. Tantôt il s'élève contre la morale outrée et en montre avec force les pernicieuses conséquences ; tantôt il relève chez ceux qui la prêchent d'étranges relâchements de conduite et démêle en eux un esprit d'orgueil, d'intrigue et de cabale, dont l'humilité et la charité chrétiennes se trouvent également offensées. Enfin, non content de supplanter les jansénistes dans cette réputation de sévérité chrétienne qu'ils s'étaient acquise, Bourdaloue réfute toutes leurs erreurs et dévoile toutes leurs faiblesses. Ce qu'il y avait de neuf et d'attirant dans une semblable prédication nous échappe aujourd'hui ; mais l'esprit du temps le fait assez comprendre.

Car, encore une fois, on ne saurait croire combien ces questions du jansénisme et du molinisme, de la morale étroite et de la morale relâchée occupèrent, passionnèrent même le dix septième siècle. L'intérêt que présentent de notre temps les questions poli tiques et sociales, ces problèmes de théologie et de direction l'offraient alors. Presque tous les noms illustres de cette époque, où tant de noms s'illustrèrent, se trouvent plus ou moins associés à l'histoire de ces longues querelles. Des poètes, comme Racine etBoileau, des femmes du monde et de la cour, telles que madame de Sévigné et madame de Maintenon, s'y trouvent, je ne dis pas engagés, mais du moins mêlés en quelque manière. Il n'est pas jusqu'au licencieux Bussy qui n'en dise son mot à l'occasion. Aborder ce terrain disputé et brûlant, c'était

doncse placer au plus vifdespréoccupations contemporaines. Aussi ne peut-on s'étonner que Bourdaloue y revienne sans cesse : non qu'il y soit attiré par le désir de satisfaire une curiosité mondaine; mais cette curiosité même lui découvrait la gravité d'un débat capable d'exercer une telle action sur les esprits, par conséquent sur les consciences. Et l'on ne s'explique pas moins comment la société d'alors, toute pleine de ces pensées, voyant ce jésuite combattre le jansénisme avec tant de sûreté et de calme, sans déclamation ni violence, non point au nom de l'école relâchée qu'il répudiait de toutes ses forces, mais au nom de la véritable et sage sévérité chrétienne, rechercha plus que tout autre un prédicateur qui savait si bien être de sa religion, de son ordre et de son temps.

Madame de Sévigné, dans cette gazette étincelante qu'elle nous a laissée sous le nom de Lettres, exprime plus ci une fois ce vivant intérêt qu'elle trouvait, comme tant d'autres, dans la prédication de Bourdaloue. A vrai dire, cette admiratrice de Nicole et d'Arnauld aimait mieux voir dans Bourdaloue l'ennemi du relâchement que l'adversaire des jansénistes, et volontiers elle l'eût tiré du côté de Port-Royal ; mais son témoignage n'en est pas moins précieux. Le 5 mars 1683, écrivant au comte et à la comtesse de Guitaut, et, comme elle le déclare elle-même, (( entêtée de Bourdaloue, » elle leur envoie un résumé rapide du sermon que ce prédicateur avait prononcé la veille, et qu'elle n'avait pas manqué d'entendre. Ce sermon, qui nous est parvenu, a pour sujet la Communion. Bourdaloue, prenant pour texte la parole du centenier : Domine, non sum dignus, combat tour à tour les pécheurs sincères, les pécheurs aveugles, et les pécheurs hypocrites qui se font de leur indignité une mauvaise excuse pour ne communier point. C'était, on le voit, aborder une des questions les plus importantes et les plus délicates qui se fussent débattues entre les jansénistes et leurs adversaires. « Tout cela, continue madame de Sévigné, fut traité avec une justesse, une droiture, une vérité, que les plus grands critiques n'auraient pas eu le mot à dire.

M. ArDauld lui-même n'aurait pas parlé d'une autre manière. Tout le monde était enlevé et disait que c'était marcher sur des charbons ardents, sur des rasoirs, que de traiter cette matière si adroitement et avec tant d'esprit, qu'il n'y eût pas un mot à reprendre ni d'un côté ni d'autre. » Puis, comme madame de Sévigné aime, dans son humeur rieuse, à forcer la note, et à se jouer un peu de son lecteur en dépassant sa propre pensée, elle conclut plaisamment : « J'étais tout ébaubie d'entendre le P. Desmares avec une robe de jésuite *. » Laissons cette dernière phrase, et celle où Bourdaloue est rapproché d'Arnauld : l'une et l'autre ne sont point d'une exacte vérité ; si Bourdaloue eût parlé comme les Arnauld et les Desmares, il y aurait eu certes plus d'un mot à reprendre « d'un côté ». Mais le passage rend à merveille l'impression générale, et ce plaisir de haut goût qu'éprouvait l'auditoire, lorsque le prédicateur s'engageait ainsi dans une route semée d'obstacles et bordée d'abîmes, y marchait dun pas ferme et sûr, et arrivait enfin au terme sans avoir donné dans aucun excès, blessé aucune convenance, ni rien dissimulé de la vérité.

Car, les plus mondains étaient forcés d'en convenir, ce n'était pas seulement par d'ingénieux artifices de parole ou par d'opportunes réticences que Bourdaloue se tirait si bien de ces pas dangereux. C'était à force de bon sens, de sens pratique, de modération ferme et sûre d'elle-même. Tel qui, au début d'un sermon de Bourdaloue, s'attendait à des habiletés oratoires, et s'en promettait un plaisir délicat, n'était plus capable à la fin que d'une admiration sérieuse et profonde pour tant de raison, de prudence et de lumières. 11 avait cru assister au piquant spectacle d'un orateur aux prises avec un sujet difficile, et il voyait peu à peu se dessiner devant lui la grave image de ce christianisme raisonnable, exact, sévère, praticable à tous, pratiqué par un petitnombre, qui le condamnait peut-être, mais qui commandait son respect. Quand il sortait du temple, il

l. Lettre du vendredi 5 mars 1683.

éprouvait quelque chose de plus qu'une curiosité satisfaite : le sentiment d'avoir reçu une importante et solide instruction. Or, quelle que soit la légèreté des hommes, ils sont rarement insensibles à l'avantage d'être instruits. On a vu des déclamateurs brillants devenir l'objet d'une vogue immense, mais passagère : le succès durable et persistant est pour le prédicateur utile qui ne travaille qu'à la conversion et au salut de ses auditeurs. Cela est vrai de tous les temps, et l'était surtout en ce siècle, où, au milieu des plus grands désordres, une certaine gravité chrétienne réglait et contenait l'esprit public. Les plus frivoles et les plus corrompus des libertins assistaient aux sermons de Bourdaloue. « M. de Lauzun n'en perd aucun, écrivait madame de Sévigné, dans cette même lettre, au comte et à la comtesse de Guitaut. Il apprendra sa religion, et je suis assurée que c'est une histoire toute nouvelle poui lui 1. » — « A-pprendre sa religion, «c'était le fruit que retiraient de la prédication de Bourdaloue, non seulemeni les Lauzun, pour rjui (f c'était une histoire toute nouvelle », mais tant de médiocres chrétiens qui avaient bien souvent, à la cour ou dans les salons, entendu parler de religion, voire même de théologie, qui avaient assisté et pris pan peut-être à beaucoup de conversations sur le jansénisme sur la morale étroite, sur la gràco suffisante, et qui n'avaient cependant du christianisme, de ses dogmes, de si morale, de son véritable esprit qu'une connaissance vagu< et superficielle, sinon des idées hétérodoxes et fausses Pressés au pied de la chaire de Bourdaloue, ils recevaicn un enseignement nouveau pour eux, sans l'être trop, ([u dissipait dans leur esprit bien des nuages, substituait ; leur demi-science des leçons précises et solides, leu faisait voir et toucher du doigt mille choses auxquelle ils n'avaient jamais songé, sans pourtant les faire sorti du courant habituel des idées et des conversations (h monde. Au dix-septième siècle, il y avait moins loii qu'aujourd'hui du salon à l'église, et l'on passait de l'un

i Lettre du vendredi 5 mars 1683.

CONFORMITÉ AVEC L'ESPRIT DU TEMPS 32o

l'autre sans être dépaysé. En outre, la prédication pratique de Bourdaloue replaçait toujours ses auditeurs dans leur condition, dans leur milieu, en face des devoirs, des difticultés, des tentations qu'ils rencontraient en effet dans la vie. Chacun pouvait croire que l'instruction donnée à tous le concernait surtout lui-même. C'est un moyen sûr pour se faire écouter des hommes que de leur parler de ce qu'ils font et de ce qui les intéresse, fût-ce pour les blâmer. Montrez par vos critiques à un auteur que vous l'avez lu ; il en sera beaucoup plus flatté que de louanges banales qui lui laissent croire qu'on n'a jamais ouvert son livre.

N'oublions pas enfin qu'il y eut au dix-septième siècle une mode de dévotion, comme une mode de jansénisme- Un grand nombre étaient plus dévots que chrétiens, et plus mystiques que dévots. Jamais on ne vit tant de méthodes de piété, d'oraison, de méditation. C'était le plus souvent un bizarre amalgame d'esprit cartésien et de quiétisrae : on prétendait arriver méthodiquement jusqu'à la spiritualité la plus sublime, et régler jusqu'à I extase. La prédication de Bourdaloue répondait encore à ces tendances alors même qu'elle les combattait.

Soit donc qu'il fît connaître aux indifférents et aux oublieux l'étendue et le détail exact de leurs devoirs essentiels, soit qu'il révélât aux tièdes et aux faibles les moyens sûrs d'accomplir la loi, qui n'est jamais impraticable, et d'arriver au salut, qui n'est jamais impossible; soit qu'il enseignât aux nouveaux pharisiens, dévots seulement pour la Ibrme et parle dehors, les principes de la piété véritable et la dévotion du cœur, ou qu'il détournât les âmes des rêveries du mysticisme; soit enfin qu'il rappelât à son noble et royal auditoire l'origine divine de la grandeur et le but providentiel delà richesse: toujours les contemporains de Bourdaloue goûtaient cette prédication faite pour eux, et en parfait rapport avec leurs mœurs, leur état social, les dispositions de leur esprit et de leur cœur.

Bourdaloue fut trop le prédicateur de son temps pour être également recherché des temps qui ont suivi. Cette prédication qui suppose la foi, et qui devait être si bien

comprise dans un milieu chrétien, combien ne perd-elle pas, quand elle ne rencontre plus que des incrédules et des sceptiques? Cette morale qui sort des entrailles du dogme, et qui s'appuie sans cesse sur la théologie, quelle prise peut-elle conserver sur une société où tant d'àmes refusent leur adhésion au dogme lui-même, et ne voient plus dans la théologie qu'un vieux mot servant de rubrique à de vieux préjugés? Nous sommes loin aujourd'hui des querelles du jansénisme et du quiétisme. La prédestination, la morale étroite, les méthodes d'oraison, toutes ces questions si intéressantes pour le dix-septième siècle, et qui, transportées dans la chaire, rendaient l'enseignement de Bourdaloue si actuel et si vivant, sont pour la plupart d'entre nous lettre morte. Qu'importent et la nature de la grâce, et son efficacité;, et la prière, et la spiritualité chrétienne, quand toute action surnaturelle est mise en doute, quand Dieu mêmeestnié? Lorsque Bourdaloue réfutait les vaines excuses de ceux qui ne communiaient pas assez sous prétexte qu'ils en étaient indignes, la nature même d'un semblable prétexte témoignait en faveur de la foi du temps. Si Bourdaloue vivait de nos jours, certes il aurait autre chose à dire. Nos contemporains ne songent plus à invoquer des prétextes de religion pour se tenir éloignés du sacrement divin auquel Bourdaloue conviait les fidèles: c'est la réalité même de l'auguste mystère qu'ils repoussent ; c'est la foi qui leur manque. L'arbre dont Bourdaloue voulait voir fleurir toutes les branches, cet arbre, alors déjà dépouillé de quelques-uns de ses rameaux, mais vert encore et vigoureux, c'est maintenant dans ses racines qu'il est malade, et il exige d'autres soins. Bourdaloue n'avait à convertir que des pécheurs : il lui faudrait maintenant convertir des incrédules.

Aussi, en dehors de quelques curieux que sollicite la grande renommée de ce sermonnaire, ceux-là seuls le praticiuent aujourd'hui qui sont pour le fond des choses en communauté de foi avec lui. Et encore, parmi ceux-là mêmes, beaucoup l'abandonnent vite, préférant au directeur minutieux qui les conduit dans tous les détails de la

morale l'apologiste qui donne à leur foi raison d'elle-même, et la confirme en la justifiant. Quant aux indifiërents , aux purs lettrés, ils lisent quelques fragments connus et s'en tiennent là, ne se souciant point de suivre dans toutes ses conséquences une doctrine dont ils n'admettent pas le principe. Font-ils ainsi la critiaue de notre prédicateur, ou son éloge? Sont-ce bien là les lecteurs que Bourdaloue choisirait, et serait-il bien jaloux de leur estitiie? Non, sans doute, si leur éloigneraent vient de ce que Bourdaloue est trop chrétien pour eux.

Et pourtant, même pour ces profanes, il y aurait avantage à lire Bourdaloue, ne fut-ce ((ue pour connaître dans son exactitude rigoureuse et dans sa juste mesure cette doctrine de religion et de morale qui fut après tout la règle, sinon pratiquée, du moins acceptée du siècle le plus brillant de notre histoire. Les enseignements religieux de Bourdaloue regagneraient ainsi par le point de vue historique quelque chose de cet intérêt d'actualité qu'ils offraient aux contemporains. Oîi serait le mal si par cette lecture on apprenait à mieux apprécier et par là même à respecter davantage ce christianisme agissant et pratique qui règle l'homme, l'élève, le contient, et qu'il nous est plus facile de rejeter que de remplacer?

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