BOURDALOUE MORALISTE
ractères individuels, mais qui, toujours subsistantes, constituent le fond commun de notre nature; et puis l'homme de telle époque et de tel pays, inévitablement modifié et déterminé par les opinions, les mœurs, les coutumes, les exemples de la société qui l'entoure. Hommes, nous appartenons tous au même type moral, comme au même type physique que les habitants de la Grèce ou de Rome, de l'Allemagne ou de l'Angleterre : c'est .pounjuoi nous nous reconnaissons dans les héros d'Homère, comme dans les personnages de Corneille, de Molière ou de Shakespeare, et s'il est vrai que ces poètes, en dépit de leurs dissemblances, se partageront toujours l'admiration du genre humain tout entier, c'est qu'ils ont eu le don de saisir et la puissance de lixer quelques parties de la grande vérité humaine. Mais personne aussi ne peut faire que, né par exemple au dix-neuvième siècle, il n'en subisse avec une docilité qui s'ignore les influences complexes, et que par là il ne soit profondément dissemblable de ce que furent nos pères et de ce que seront nos fils. On peut également exceller dans la peinture morale, soit que, dépouillant l'homme et le dégageant de ces servitudes locales et" passagères, on se mette face à face avec la nature; humaine pour ia comprenarL; et ia reproduire dans son éternelle vérité; soit que l'on s'attache de préférence à un groupe distinct, à un point du globe et à un moment de la durée- Les uns représentent l'homme abstrait, et leur premier soin est d'arracher ces vêtements capricieux qui changent avec le climat et avec le temps; ils peignent le nu. Les autres conservent les modes et les costumes; ce sont des peintres d'histoire.
A vrai dire, comme il est également difficile de peindre l'homme autrement qu'on ne le voit dans le siècle où l'on vit, et de bien peindre le siècle où l'on vit sans connaître et sans représenter l'homme même, beaucoup de moralistes réunissent ces deux espèces de peinture morale. La Bruyère, par exemple, les combine avec beaucoup d'art. Quoiqu'il ait intitulé son livre les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, il alterne heureusement entre les portraits
dont il trouve autour de lui les originaux, et des observations ^éuéraîes qui sont de tous les temps. C'est pour lui un moyen liabiie de dunner à son œuvre plus de largeur, d'élévation et de variété. Comme La Bruyère, Bourdaloue nous a surtout laissé le tableau des mœurs de sor. époque; mais on peut également distinguer en lui un moraliste général qui mérite d'être étudié.
Tout prédicateur digne de ce nom est plus ou moins moraliste. S'il est vrai, comme l'ont pensé les anciens, qu'il y ait d'intimes rapports entre la scienca du moraliste et l'art de l'orateur, par cette raison que l'orateur, se proposant toujours d'agir sur les hommes, doit les connaître pour les manier, que sera-ce de l'orateur chrétien, qui sans <îesse parle à Ihomme de l'homme même? Il n'est pas jusqu'au prédicateur purement dogmatique, à l'apologiste de la foi, qui ne doive être moraliste par un certain côté, puisqu'un des principaux, caractères de la vérité religieuse est de répondre aux besoins de l'àme, et qu'en retour les plus grands obstacles à la croyance sont au fond de la nature morale, dans l'orgueil de l'esprit, dans les passions du «œur. Mais si le prédicateur doit connaître l'homme, il n'est pas tenu de le peindre en détail, et chez beaucoup d'orateurs sacrés le moraliste est indistinct et comme latent- Bourdaloue, au contraire, s'arrête souvent à tracer de fidèles images ducœur ; il abonde en réflexions ingénieuses, en analyses toujours exactes et justes, souvent fines ou profondes, qui révèlent chez lui non seulement une parfaite rectitude de jugement, mais aussi cette qualité maîtresse du moraliste, la pénétration.
La pénétration est un don de la nature. On naît observateur, et, selon son tour d'esprit, on porte dans l'observation plus ou moins de perspicacité. Ne soyons pas surpris de trouver chez Bourdaloue cette faculté précieuse : nous avons dit quelle puissance d'attention supposent ses procédés oratoires; or, qu'est-ce qu'observer, sinon faire attention, et qu'est-ce qu'une observation plus pénétrante, sinon une attention plus appliquée et plus vigoureuse? Le tempérament toutefois ne donne pas tout : il faut encore