‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 197 sur 323 · BOURDALOUE ET MOLIÈRE · texte numérisé non relu

BOURDALOUE ET MOLIÈRE

et assez pour animer rentretien, et pour engnger encore à de plus amples détails et à de nouvelles médisances. Voilà le fruit de cette prétendue modération. » On ne saurait mieux voir ni saisir plus finement. Qui de nous n'a entendu dans le monde ces molles défenses ou ces excuses perfides présentées par un avocat conciliant qui souhaite de perdre sa cause? Et cette vaine curiosité avide de confidences sur le compte d'autrui, et cette lâche condescendance qu'on se reproche alors même qu'on s'y laisse aller, qui de nous n'a que'quefois donné dans tous ces travers? C'est ainsi qu'on encourage la médisance, et qu'on s'en fait complice; c'est ainsi qu'elle devient «l'assaisonnement des conversations ». Bourdaloue sait à merveille l'attrait singulier <]u'elle offre à l'esprit des hommes, le piquant intérêt qu'elle donne aux entretiens, l'animation qu'elle fait naître, les succès faciles qu'elle procure.

I Tout languit sans elle el rien ne pique. Les discours les plus raisonnables ennuient, et les sujets les plus solides causent bientôt du dégoût. Que faut-il donc pour réveiller les esprits et pour y répandre une gaieté qui leur rende le commerce de la vie agréable ? Il faut que dans les assemblées Je prochain soit joué el donné en spectacle par des louanges médisantes; il faut que, par des narrations entrelacées des traits les plus vifs et les plus pénétrants, tout ce qui se passe de plus secret dans une ville, dans un quartier, soit représenté qu naturel et avec toute sa difïormité; il faut que toutes les nouvelles du jour viennent en leur rang et soient étalées successivement et par ordre, t"est alors que chacun sort de l'assoupissement où il était, que les cœurs s'épanouissent, que l'attention redouble, et que les plus distraits ne perdent pas une circonstance de tout ce qui se raconte. Les yeux se fixent sur celui qui parle, et quoiqu'on ne lui marque pas expressément le plaisir qu'on a de l'entendre, il le voit assez par la joie qui paraît sur les visages, par les ris et les éclats qu'excitent ses bons mots, par les signes, les gestes, les coups de tête. Tout l'anime ;... on ne se retire point qu'il n'aitcessé, et l'on revient enlin d'autant plus content de soi que, sans blesser, à ce qu'on prétend, sa conscience, on a eu tout le divertissement de la

conversation la plus spirituelle et la plus réjouissante ^ »

Ce goût des propos médisants, cette attention qu'on y prête, cette joie qui paraît sur les visages, ces ris et ces éclats qu'excitent les bons mots, n'est-ce pas tout cela que le grand génie de Molière a fixé dans cette admirable scène du Misanthrope où « chacun a son tour » dans les médisances dont Gélimène égaie tout son salon? Et quand Bourdaloue détrompe ceux qui se croient innocents parce qu'ils se contentent d'écouter, n'est-ce point justement ce qu'AIceste reprochait à Glitandre?

Clitandre

Pourquoi s'en prendre à nous ? Si ce qu'on dit vous blesse, Il faut que le reproche à madame s'adresse.

Alceste

Non, morbleu ! c'est à vous; et vos ris complaisants

Tirent de son esprit tous ces traits médisants.

Son humeur satirique est sans cesse nourrie

Par le coupable encens de votre flatterie,

Et son cœur à railler trouverait moins d'appas,

S'il avait observé qu'on ne l'applaudît pas 2.

Puisque Bourdaloue sait si bien tout ce qui se passe dans le salon des Gélimène, les Arsinoé ne peuveni lui être inconnues. Le passage qu'on va lire ne rappelle-t-il pas cet autre personnage du Misanthrope^ cette charitable donneuse d'avis, avec sa méchanceté mielleuse et sa sollicitude hypocrite?

« Qu'est-ce que ces airs de franchise, de simplicité, de cordialité que nous affectons quelquefois en parlant au prochain, et lui disant certaines vérités très désagréables ? Est-ce un adoucissement que nous prétendons mettre aux avis que nous

1. Exhortation sur les faux témoiqnaqes. etc., 2« partie, t. IX. p. 20-21.

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