Voyez plus bas, troisième partie, chapitre II
Molière jette tout vivants sur la scène, l'analyse exacte el patiente de Bourdaloue les démêle, les décompose, distingue et note l'un après l'autre tous les traits qui les rendent reconnaissables, et remplace par la fidélité précise des détails l'expression d'ensemble et la vérité générale de la physionomie. Ce n'est point en effet le relief el la vie qu'il faut chercher dans la peinture de l'homme chez Bourdaloue, mais la multiplicité des observations justes, trésor précieux qu'enrichissent et que renouvellenl chaque jour l'expérience et la sagacité.
La pénétration de Bourdaloue n'est pas non plus celte prompte intuition qui est le propre de Bossuet, et qui donne aux réflexions morales de cet incomparable oraleui je ne sais quel éclat de vérité saisissante. Bossuet, d'un coup d'œil, entre jusqu'au fond de l'àme ; il perce tous les voiles ; il illumine d'une subite clarté «l'abîme infini », les (( profondes retraites » du cœur de l'homme. C'est Hercule découvrant de sa main puissante la caverne deCacus, où se précipitent des torrents de lumière :
trepidantque immisso lumine.
On ne trouve pas chez Bourdaloue de ces soudaines ouvertures : il observe plus lentement et de moins haut, avec ordre et méthode; il passe en revue ce nombre infini de caractères qui forment la société humaine; il y démêle la trame compliquée des penchants et des intérêts, des passions et des vices ; il promène çà el là une lumièie qui ne rayonne pas de toute part, mais qui éclaire jvivement tous les points l'un après l'autre; nul recoin, nul détour n'échappe à cette investigation minutieuse et infatigable. On peut lui appliquer le mot de madame de Sévigné sur Nicole : « Ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait. »