‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 201 sur 323 · T. I, p. 102 sqq · texte numérisé non relu

T. I, p. 102 sqq

mêmes : disposition prochaine à l'exlinction de la foi. Enfin ils ne considèrent plus la religion que comme une police exlérieure, nécessaire pour contenir les peuples : maxime jdeine d'abomination. Cela, joint aux réflexions qu'ils font sur les événements du monde, les fait douter s'il y a une Providence : surcroît d'aveuglement, dont Dieu les punit. Ne sachant plus s'il y a une Providence, ils ne savent pas trop ni s'il y a un Dieu, ni s'ils ont une âme spirituelle capable de le posséder, parce que tout cela leur devient incertain : dernier comble de l'impiété... Votre prophète l'a dit, Seigneur, et il est vrai, que l'insolence de ceux qui se retirent de vous va toujours croissant : Superbia eorum qui te oderunt ascendit semper (Ps. 73) ^ »

De combien d'àmes n'est-ce point là l'histoire ? et comme les sociétés passent souvent par les mêmes phases que les individus, n'est-ce pas l'histoire de rincréduliléelle-même'? On a vu au dix-huitième siècle, et nous avons revu dans le nôtre cette progression fatale. Du temps de Bourdaloue, on n'attaquait que timidement et dans des pamphlets anonymes certaines pratiques du culte. Puis le dédain des dévotions en crédit conduisit au mépris de la piété même: on cessa de prier, et bientôt l'on cessa de croire. Mais le libertinage de créance restait le privilège du philosophe qui voulait bien considérer encore la religion comme une institution politique nécessaire à la multitude ignorante. Cette incrédulité prudente et aristocratique, se dépouillant de son ironique respect, enfanta le déisme avoué, qui nie la Providence et réduit en quelque sorte au minimum la religion et Dieu. Puis enfin, comme un Dieu si peu gênant se laisse vite oublier, on douta de son existence, et l'hypothèse de l'athéisme ne répugna pas plus à l'esprit que l'hypothèse contraire. Ajoutons qu'il restait encore des degrés à franchir : ce que Bourdaloue appelle « le comble de l'impiété » n'était point la limite extrême où nous dussions nous arrêter. A ce scepticisme total, mais discret et réservé, devait succéder la négation violente, et ce que

1. Carême. Mercredi do la S": sem., sia- la Parfaite observation de la loi, 1" partie, t. 111, p. 143-144.

L'OBSERVATIOxN MORALE CHEZ BOURDALOUE 341

M. Villeraain a si bien appelé « l'apostolat de rathéisme"^». Bourdaloue ne nous conduit que jusqu'à d'Alerabert en passant par Fonteiielle et Voltaire; il ne descend pas jusqu'à Diderot et d'Holbach Et ne pouvons-nons pas dire que d'Holbach lui-même est dépassé, nous qui assistons à ce spectacle monstrueux d'un athéisme qui s'érise en reh>ion, qui s'organise en Église, qui a sa propagande, son culte et son fanatisme ? Kourdaloue ne voyait encore régner dans aucune àme ce prodigieux renversement, et il ne pouvait prévoir que le mouvement des idées aboutirait dans la suite à ces abîmes. Mais s'il ne fut pas prophète, il a du moins marqué avec une grande justesse les premières étapes de l'esprit sur le chemin de l'incrédulité : il a rempli la mesure de vérité et de pénétration que comportait son siècle.

Bourdaloue vient de nous montrer comment on devient libertin de créance : il va nous dire comment on devient libertin de mœurs. ^

I II y a un apprentissage pour le vice aussi bien que pour la vertu. Quelqie disposition que nous ayons au mal, il faut même livrer des combats, avant que d'être tout à fait méchant. C'est par la vanité que nous parvenons à l'iniquité : A vanitate ad iniqititatem mens nostra diieitur (Greg.)... Il vous plaît d'entretenir quelque commerce avec cette personne, de lui écrire, de la voir, de converser avec elle, et vous êtes sûr de vous-même comme si cela était innocent; voilà la vanité : mais ce reste de commerce rallumera bientôt le îen que la grâce de la pénitence avait éteint, et fera revivre toute la passion ; voilà l'iniquité : A vanitnte ad iniqiniatem. D'abord ce n'est qu'enjouement, que galanterie, que belle humeur, et c'est ce que saint Grégoire appelle vanité; mais de là s'ensuit ce que Guillaume de Paris appelle les troupes et les légions du démon de la chair : Exercitus et acies cnrnis. C'est-à-dire de là les premiers sentiments du péché, de là les consentements criminels aux désirs du péché, de là les actions honteuses qui mettent le comble au péché, de là les attachements opiniâtres à l'habitude du péché, de là les prétendues justifications dont ou s'autorise dans l'état du pèche, de là

Page 1