Tableau de la Littérature au xvui" siècle, t. II, p
la gloire impie et scandaleuse que l'on tire ou que l'on veut tirer du péché, delà l'insolence avec laquelle on soutient le péchés »
Rendez à ce passage la force de l'action, la vivacité croissante du ton et du débit, et vous reconnaîtrez dans cette gradation d'abord paisible et lente, puis brève, pressée, rapide, l'image même de l'homme emporté par le vertige de la passion. Il commence par se jouer au bord du lleuve perlide ; puis le courant l'attire, le saisit, l'entraîne, et le précipite au fond de l'abîme.
Nous avons vu, en parlant de la Docttine, avec quelle perspicacité Bourdaloue pénètre les calculs subtils, mais trop vraisemblables, qui expliquent les étranges complaisances que les sévérités excessives du jansénisme rencontrent dans le monde. Gitonsencore une page admirablement vraie où Bourdaloue décrit et suit pas à pas le travail intérieur d'une âme qui, parce qu'il y a quelques hypocrites dans le christianisme, et dominée par le secret désir que toute dévotion ne soit qu'hypocrisie, finit par le croire, et s'en autorise pour s'abandonner sans remords au libertinage.
f Comme l'impie est déterminé à être impie, et que la passion à laquelle il s'abandonne l'engage à vivre dans une déplorable corruption de moeurs, il voudrait qu'en cela même tout le reste des hommes lui ressemblât ; et quoiqu'il se reconnaisse pécheur et qu'il fasse profession de l'être, sa joie serait de se pouvoir flatter qu'il est aussi homme de bien que tous les autres, ou plutôt que tous les autres ne sont pas meilleurs que lui. Ce sentiment est bizarre et néanmoins très naturel. Quoi qu'il en soit de ce sentiment bizarre, il se forme une opinion et se convainc peu à peu (jue la chose est en effet de la manière qu'il se la figure, et qu'il souhaiterait qu'elle fût ; et parce que l'exemple des hypocrites et des faux dévots appuie son erreur et lui donne quelque couleur de vraisemblance, il s'arrête à cette vraisemblance, au préjudice de toutes les raisons contraires. Parce qu'il y a des dévots hypocrites, il conclut d'abord
1. Sur la Parfaite observation de la loi,t. III, p. 146. 147, 148.
L'OBSERVATION MORALE ClltZ BOL RDALOUE 343
que tous le peuvent être ; et de là, passant plus loin, il s'assure que la plupart et même communément tous le sont. 11 s'obstine dans ses désordres par cette vaine persuasion, que ceux qu'on croit d.ms le monde mener une vie plus régulière et avoir plus de probité, à bien considérer tout, ne valent pas mieux que lui; que la différence qu'il y a entre lui et eux, c'est que ceux-ci sont ordinairement plus dissimulés el plus adroits à se cacher, mais qu'ils ont du reste leurs engagements comme il a les siens; que pour certains vices grossiers que le respect humain leur fait éviter, ils en ont d'autres, plus spirituels à la vérité, mais qui ne sont pas moins condamnables devant Dieu; que, s'ils ne sont pas débauchés, ils sont orgueilleux, ils sont ambitieux, ils sont jaloux, ils sont intéressés. D'où vient que, malgré leyr régularité et son libertinage, il a même l'assurance, je devrais dire l'extravagance, de se croire dans un sens moins coupable qu'eux, parce qu'il est au moins de bonne foi, et qu'il n'affecte point de paraître ce qu'il n'est pas. Voilà les préjugés d'un libertin qui vont effacer, autant qu'il est possible, de son esprit toute idée de la véritable piété, et lui faire juger que tout ce qui .s'appelle ainsi n'est qu'une chimère, qu'un nom dont les hommes se font honneur, mais qui ne subsiste que dans leur imagination, qui, dans sa signification propre et rigoureuse, surpasserait la nature, quelque secours qu'elle reçût de la grâce, et qui, par conséquent, ne se trouve nulle part dans le monde. Voilà, dis-je, de quoi il se prévient, et sur quoi il ne veut rien entendre qui le puisse détromper ^ »
La pratique des âmes a révélé au prédicateur un autre effet de l'hypocrisie, plus bizarre encore et plus détourné. Combien de chrétiens, timides et lâches, dissimulent les sentiments de piété qu'ils ont au fond de Tàme, de crainte d'être appelés hypocrites, et le deviennent en effet, par la peur de le paraître! Voyez avec quelle judicieuse finesse Bourdaloue les montre méritant le reproche pour lavoir trop redouté.
« Ils voudraient s'attacher à Dieu et faire profession de le servir... Ils ont du penchant pour la piété; ils connaissent là-des-
I. Dominicales. 1' dimanche après la Pentecôte, sur l'Hypocrisie, 1 partie, t. VI, p. 211-213.
sus leurs obligations, et ils seraient très disposés à y satisfaire... Mais, dès qu'il faut faire le premier pas, une malheureuse réflexion survient, et c'est assez pour les retenir. Que penserat-on de moi, et à quels raisonnements vais-jem'exposer? Croirat-on que c'est la piélé qui me fait agir? On se figurera que j'ai mes vues et que je tends à mes fins; on empoisonnera mes plus saintes actions ; on donnera à mes plus droites intentions un mauvais tour, et l'on en rira. N'est-ce pas ainsi qu'on demeure dans un état de vie d'où l'on souhaiterait de sortir, et que pour éviter une hypocrisie, du moins pour en éviter la réputation et le nom, on tombe, pour ainsi dire, dans une autre? Car si c'est une hypocrisie d'avoir les dehors de la piété sans en avoir le fond, n'en esl-ce pas une d'avoir dans le cœur l'estime de la piété, le âésirde la piété, les sentiments de la piété, et d'affecter des dehors tout opposés ; de condamner en apparence ce qu'intérieurement on approuve et d'approuver ce qu'intérieurement on condamne, de se déclarer pour le monde et d'en suivre les voies corrompues, lorsqu'on en connaît la corruption, qu'on en a même une secrète horreur, et qu'on gémit de s'y voir eng;igé;... en un mot, de se montrer tout autre qu'on n'est en effet '? i
Ainsi le moraliste, aidé du dialecticien, découvre à Tàme dupe d'elle-même les contradictions où elle s'égare et la contraint de se connaître.
C'est en effet le caractère des vrais moralistes, et le mérite dont ils se piquent, de voir en nous plus clair que nous. Tout leur effort se réduit à discerner les principes de nos actions, et à nous en découvrir des motifs que nous ignorons ou que nous n'avouons qu'à demi. Comme la physionomie, la démrircheet le maintien révèlent au spectateur attentil'les sentiments intérieurs et les secrètes dispositions de l'àme, ainsi nos actions, notre manière de les
1. Dominicales. 7' dimanche après la Pentecôte, .fîfr l'Hypocrisie, 2« partie, t. VI, p. 220-221.