DIVERS MOBILES DES ACTIONS HUMAINES
accomplir, le tour que nous leur donnons, trahissent en dépit de nous-mêmes nos désirs ou nos craintes, nos passions ou nos calculs ; et de même que celui-là seul sait faire un portrait qui montre l'âme à travers le visage, de même aussi le moraliste, qui fait le portrait du cœur humain, saisit derrière nos actes les mobiles cachés qui nous dirigent.
Mais pour s'orienter dans l'infinie diversité d'actions particulières qui remplissent le spectacle compliqué de la vie humaine, il faut connaître la nature, la force relative, le jeu réciproque des principaux ressorts qui donnent l'impulsion à notre volonté. On sait par exemple comment La Rochefoucauld réduit tous ces ressorts à un seul : l'araourpropre. Le sens indéterminé de ce mot si complexe permet à La Rochefoucauld de donner une apparence spécieuse même aux sentences les plus injustes et aux paradoxes les plus audacieux. L'amour-propre, dans l'acception la plus générale, c'esl-à-dire l'amour de soi, est un sentiment si naturel à tout homme et si légitime, qu'on peut toujours y rattacher presque toute notre conduite, et, dans une certaine mesure, les actions vertueuses elles-mêmes. Mais l'amour-propre, dans la pensée de La Rochefoucauld, ne signifie guère que l'une de ces deux choses : la vanité ou l'intérêt. La passion même n'y est pas comprise. Je sais que les passions sont souvent nommées dans les Maximes ; mais La Rochefoucauld leur laisse en somme peu de place dans la vie humaine, ou du moins les passions chez lui sont toujours si dissimulées et si politiques, que l'ardeur qui leur est propre s'éteint dans de froids calculs, et qu'à vrai dire elles cessent d'être des passions pour devenir des intérêts. D'autre part, l'amour du bien en soi, le sentiment du devoir, les dévouements sincères, le sacrifice généreux et gratuit, tout cela, La Rochefoucauld l'etface et le nie. Il est donc doublement exclusif. L'esprit subtil et systématique de ce moraliste d'intrigue n'a compris ni la rectitude des consciences vertueuses, ni les élans spontanés de la passion. Comblez ces deux grandes lacunes du système moral de La Rochefoucauld, ajoutez auxdeux mobiles qu'il
veut partout découvrir ces deux autres qu'il aunule, et vous avez les quatre principes essentiels qui dirigent notre conduite : vertu, vanité, intérêt, passion ; voilà de quoi motiver et classer toutes les actions humaines.
Bourdaloue a sur La Rochefoucauld cet avantage de connaître la forc3 et l'empire de ces quatre principes. Il fait à chacun d'eux sa part; il sait comment ils se combinent ou se contrarient dans lésâmes; il découvreenfin l'homme tout entier, et n'a besoin, pour l'expliquer, ni de ral'finements ni de paradoxes.
Tenir pour des chimères les motifs généreux et purs, cet excès n'est point à craindre d'un prédicateur animé du véritable esprit chrétien, et qui voit dans l'homme une créature déchue, mais non irrémédiablement pervertie, ni radicalement impuissante. La Rochefoucauld, en homme prudent et avisé, prétend couvrir les Maxhw^s de l'autorité « de plusieurs Pères de l'Église » ; sil faut l'en croire, « il n'a considéré les hommes que dans cet état déplorable de la nature corrompue par le péché, et ainsi la manière dont il parle de ce nombre infini de défauts qui se rencontrent dans leurs vertus apparentes ne regarde point ceux que Dieu en préserve par une grâce particulière. » Cette précaution pieuse pouvait satisfaire les jansénistes : madame de Sablé et ses amis ne demandaient pas davantage. Aux yeux d'un prédicateur orthodoxe, aux yeux de Bourdaloue notamment, nous le savons, les élus et les saijits ne sont pas tels seulement en vertu v d'une grâce particulière », mais aussi par leurs efforts propres, par l'énergie de leur bonne volonté et de leur zèle, par l'usage excellent qu'ils ont faitde leur liberté. Dans ses quatre sermons pour la fête de tous les Saints, dans ses quinze Panégyriques, partout Bourdaloue exalte les saints non seulement pour avoir reçu des grâces extraordinaires, mais pour les avoir méritées; il représente la gloire oii ils sont parvenus non comme un privilège, mais comme une récompense; il fait à ceux qui l'entendent l'honneur de leur deinander les mêmes victoires, et de leur promettre, s'ils le veulent, les mêmes couronnes. Ainsi ces hommes