LA VANITE
incomparables, si supérieurs à notre faiblesse, la relèvent en même temps et la fortiiient : car la croyance aux saints n'est pas seulement une bumble reconnaissance des mystérieux effets de la grâce divine ; elle est en même temps le plus éclatant hommage qu'on puisse rendre au mérite et à l'efficacité des vertus humaines.
Mais si les hommes n'agissaient que par vertu, prédicateurs et moralistes n'auraient plus rien à faire ici-bas, de même qu'on ne connaîtrait pas les médecins, si tout le monde se portait bien. Et voilà peut-être pourquoi tant de gens n'aiment ni les uns ni les autres : les prédicateurs et les moralistes nous rappellent que nous sommes enclins au vice; les médecins, que nous sommes sujets à la maladie. Toujours sincères et droites, les âmes se découvriraient d'elles-mêmes et préviendraient toutes les exhortations : il n'y aurait plus ni mérite à les peindre, ni besoin de les gourmander. Malheureusement, ce temps oii les prédicateurs et les moralistes disparaîtront faute d'emploi n'est pas encore venu. Il faut le reconnaître, la vanité, l'intérêt, la passion régnent dans le monde avec prépondérance, sinon sans partage.
L'esprit de vanité ou d'orgueil est, de tous les ressorts qui nous font agir, le plus subtil, le pi us insaisissable, jusqu'à se dissimuler sous les apparences de son contraire. Aussi Bourdaloue s'applique-l-il à le découvrir sous les faux dehors qui le cachent. Il distingue, comme La Bruyère, entre l'humilité chrétienne et la modestie, « vertu chimérique, qui, sous les apparences de l'humilité, cache peut-être tous les désordres de la plus subtile vanité * »; entre l'humilité véritable, sincère, et cette humilité menteuse dont l'orgueil s'accommode et sait même tirer profit.
c 11 est vrai, vous ne parlez de vous que dans les termes les plus modestes et les plus humbles. Vous rejetez tous les éloges qu'on vous donne; vous rabaissez toutes les bonnes qualités qnon vous attribue ; vous paraissez confus de tous les honneurs
l. Instruction pour V Octave de l'Assomption, t. IX, p. 211.
qu'on vous rend; enfin vous ne témoignez pour vous-même que du mépris. Tout cela est édifiant. Mais du reste, ce même mépris de votre personne, que quelque autre vienne à vous le marquer, ou par une parole, ou par un geste, ou par une œillade, vous voilà tout à coup déconcerté : voire cœur se soulève, le feu vous monte au visage, vous vous mettez en défense, et vous répondez avec aigreur. Que d'humilité et d'orgueil tout ensemble! Mais tout opposés que semblent être l'un et Taulre, il n'est pas malaisé de les concilier. C'est qu'à parler modestement et à témoigner du mépris pour soi-même, il n'y a qu'une humiliation apparente, et qu'il y a même une sorte de gloire; mais à se voir méprisé de la part d'autrui, c'est là que l'humiliation est véritable, et par là même qu'elle devient insupportable K »
Veut-on voir la piquante mise en scène de ces réflexions de Bourdaloue ? Qu'on lise l'anecdote suivante : « Gomberville était devenu tout à fait janséniste et ami de Port- Royal... Il pleurait le mal qu'il s'imaginait avoir fait par son roman de Polexandre... Par une contradiction assez naturelle, en même temps qu'il s'exagérait et se plaisait à exagérer aux autres le mal qu'avait causé cet innocent Polexandre, il n'aimait pas trop que les autres le félicitassent trop nettement de son repentir. Un jour le médecin Dodart y fut pris; il lui disait, ou à peu près : Je suis bien aise de voir (ju'enfm vous regrettez le mal produit par ces détestables romans... — Pas si détestables! répondit le bonhomme en se redressant. Quoi qu'il en soit des termes mêmes, Dodart rapporte qu'il fut relevé très rudement, et qu'il en resta tout scandalisé. Il y a de ces reproches qu'on ne prend bien que de soi seul, parce que seul on sait y mettre l'accent 2. » Cette dernière phrase résume avec une finesse exquise le passage de Bourdaloue et méritait d'en être rapprochée. Au surplus, l'illustre jésuite ne nous saurait pas mauvais gré d'aller chercher à Port-Royal un exemple de cette humilité à demi humble, qui se mesure
1. Penséex diverses sur V Humilité et l'Orgueil, i. XIV, p. 444