‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 205 sur 323 · LA VANITÉ · texte numérisé non relu

LA VANITÉ

à elle-même les mortifications, mais refuse de les subir. (( Je veux bien prendre ma part des sermons que j'entends, disait de même Louis XIV ; mais je n'aime pas qu'on mêla fasse. »

Ainsi pensent les rois et les romanciers, et tant d'autres chrétiens, même exacts et sévères, dont Bourdaloue se plaît à pénétrer le secret orgueil. Car il a trop de lumières pour croire que la piété soit un préservatif infaillible contre la vanité. Usait au contraire que(( l'écueil de la vaine gloire » est, dans la dévotion, « l'écueil le plus subtil et le plus dangereux. » C'est « un piège si délicat, si imperceptible, et d'ailleurs si engageant et si touchant, qu'il est d'une extrême difficulté de l'éviter ».

I 11 est si doux de recevoir sans cesse des éloges et d'être honoré, respecté de tout le monde ; si doux de s'entendre nommer un modèle de pi}té, de charité, de zèle, le refuge des pauvres, la consolation des affligés, la ressource de l'innocence, l'appui de la justice, le mobile et l'âme de toutes les œuvres

saintes; tous ces noms, dis-je, sont si flatteurs, que les plus

spirituels s'y laissent prendre, et qu'ils y trouvent un goût dont peut-être ils ne veulent pas s'apercevoir, mais qui ne se fait que trop sentir ^ »

Drf là tant de « dévotions fastueuses, qu'il est plus aisé de remarquer que de corriger ».

I Car ou aime l'éclat jusque dans la retraite, jusque dans la pénitence, jusque dans les plus saints exercices, et dans les

œuvres même les plus humiliantes On veut pratiquer le

christianisme dans la sévérité, mais on en veul avoir l'honneur. On se retire du monde, mais on est bien aise que le monde le sache; et s'il ne le devait pas savoir, je doute qu'on eût le courage et la force de s'en retirer. On renonce à certains divertissements que la religion condamne, mais on se soutient par la gloire d'y avoir renoncé... On se retranche, on s'abstient, on se mortifie en secret, mais on fait si bien, que ce secret cesse bien-

1. Pensées. Caractère de l'Orgtieil et ses effets, t. XIV, p. 392.

tôt d'être secret, et l'on a cent l)iais pour le rendre public, en sauvant même les dehors et les apparences de la modestie ^. »

Si la vanité a souvent tant de part dans la dévotion, si elle se mêle même à nos rapports avec Dieu, comment espérer qu'elle soit bannie de notre commerce avec nos semblables? Elle se glisse dans les amitiés les plus intimes ; elle s'interpose entre nos amis et nous pour arrêter leurs avertissements ou leurs conseils, pour intimider leur franchise.

« Un ami sincère et fidèle, à force d'être fidèle et sincère, nous devient odieux. Nous le voulons fidèle, mais fidèle avec discrétion, fidèle avec circonspection, fidèle avec précaution. Nous voulons qu'il soit sincère, mais sincère jusqu'à un certain point... Nous prétendons qu'une partie de sa fidélité doit consister à nous être quelquefois un peu moins fidèle. Nous prétendons que s'il s'agit de certaines vérités assommantes, pardonnezmoi cette expression, le devoir d'un ami, quoique sincère, est de nous les adoucir, de les envelopper, de nous y préparer, de bien prendre et son temps et le nôtre pour nous les faire entendre... Où est celui qui le voulût autrement et sincère et fidèle, qu'à ces conditions ; c'est-à-dire où est l'homme assez sûr de luimême ou assez solidement humble, qui, touché du désir de se connaître, s'accommodât d'un ami fidèle sans prudence, d'un ami dont l'ingénuité allât jusques à la simplicité, jusques à Timportunité? Un ami de ce caractère, pour peu que nous nous sentions faibles, et que la vérité nous blesse, nous est plus incommode qu'un ennemi. Car au moins sommes-nous en droit de ne pas croire un ennemi ; s'il nous condamne, nous pouvons penser que c'est prévention, aversion, jalousie; mais d'un ami dont on ne peut accuser ni soupçonner les intentions, certain trait de sincérité est comme un coup de foudre qui nous écrase '^. »

La vanité altère jusqu'à la sincérité de nos rapports

1. Pensées. Défauts à éviter dans la dévotion, t. XIV, p. 278. — Second Avant. Sermon pour le S» dimanche, sur la Sévérité évanyélique, 2« partie, t. I, p. 322-323.

2. Carême. Sermon pour le lundi de la première semaine, sur le Jugement dernier, 1" partie, t. II, p. 182.

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