LA VANITÉ ET L'INTÉRÊT
avec Dous-mênnss ; elle masque à nos yeux le fond de notre àme, et détourne nos regards du spectacle de notre for intérieur. Car d'où vient que « nous craignons mortellement ^) de nous connaître? C'est, répond Bourdaloue après saint Augustin, .
t Parce (jue nous savons qu'en nous connaissant nous serions obligés de nous haïr, et que si nous venions à pénétrer le fond de noire misère, nous ne pourrions plus soutenir l'amoiirpropre qui nous possède et qui règne dans notre cœur. De là vient que, par un instinct secret de cet amour, nous nous éloignons de cette connaissance de nous-mêmes, et que dans la vie il n'est rien pour l'homme de plus fâcheux ni de plus importun que de rentrer dans soi-même, de faire réflexion sur soi-même, de s'étudier et de se juger soi-même, parce que tout cela ne peut aboutir qu'à l'humilier, et par conséquent qu'à troubler la possession où il est de se tlatler et de se complaire en lui-même. Tout cela néanmoins est de l'ordre; et c'est une chose monstrueuse, dit saint Chrysoslome, qu'une créature intelligente ne se connaisse jamais, et un dérèglement énorme que, ne se connaissant jamais, elle s'aime toujours injustement •. i
Prédicateur chrétien, Bourdaloue devait insister principalement sur ces «. dérèglements énormes » de la vanité. Mais la vanité n'est pas seulement un vice préjudiciable au salut, elle est aussi un travers dont Bourdaloue ne s'interdit pas d'observer et de peindre les ridicules. Elle inspirera, par exemple, au même homme l'humeur la plus chagrine pour critiquer le présent et l'admiration la plus excessive pour exalter le passé.
( La ressoui ce de l'orgueilleux, lorsque l'évidence des choses le convainc malgré lui de son incapacité et de son insuffisance, est de se persuader qu'elle lui est commune avec les autres. Ce qu'il n'est pas capable de bien faire, il ne peut croire qu'il y ait quelqu'un qui le fasse bien. Un mauvais: orateur ne convient
1. Dominicales. Sermon pour le 24« dimanche après la Pentecôte, sur le Jugement de Dieu, 1« partie, t. VII, p. 336. — Q. même pensée, t. XIV, p. 394.
qu'avec des peines extrêmes qu'il y en ait de bons. II reconnaîtra aisément qu'il y en a eu autrefois, parce qu'il n'entre avec ceux d'autrefois en nulle concurrence. Il les exaltera même comme des modèles inimitables; il les regrettera, il demandera où ils sont, s'épanchera là-dessus dans les termes les plus pompeux et les plus magnifiques ; mais pourquoi? Est-ce qu'il s'intéresse beaucoup à la gloire de ces morts? non, certes ; mais, pour une maligne consolation de son orgueil, il voudrait, en relevant le mérite des morts, obscurcir le mérite des vivants et le rabaisser ^. »
Voilà les petits calculs du vaniteux ; voici ses «. simplicités» :
« Tel aurait été un grand homme, si on ne l'avait jamais loué; mais la louange l'a perdu. Elle l'a rendu vain, et sa vanité l'a fait tomber dans des faiblesses pitoyables, et en mille simplicités qui inspirent pour lui du mépris... Car il n'y a point d'homme plus simple qu'un ht>nime vain. On lui fera accroire toutes choses dès qu'elles seront à sa louange. Est-il chagrin et de mauvaise humeur; louez-le, et bientôt vous lui verrez reprendre toute sa gaieté. Les gens le remarquent, le font remarquer aux autres et s'en divertissent. C'est ainsi que, sans le vouloir ni l'apercevoir, il vérifie dans sa personne cette parole de l'Evangile, tjue celui qui s'élève sera abaissé et humilié. Comme donc l'ambition, selon le mot de saint Bernard, est la croix de l'ambitieux, je puis ajouter que souvent l'orgueil devient l'humiliation de l'orgueilleux ^. »
On le voit, nul moraliste profane n'a mieux que Bourdaloue connu et démasqué la vanité. L'intérêt, avec sa merveilleuse puissance de colorer à nos yeux les hommes et les choses, n'est pas moins bien observé ni moins exactement décrit. S'agit-il des jugements que nous portons sur nos semblables : « l'intérêt, dit Bourdaloue, est comme un nuage entre eux et nous, que notre raison n'a pas la force de dissiper. »
1. Penxées diverses sur l'Humilité et l'Orgueil, t. XIV, p. 4oi.