‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 207 sur 323 · L'INTÉRÊT ET LES PASSIONS · texte numérisé non relu

L'INTÉRÊT ET LES PASSIONS

f Nous jugeons des hommes,... non point par ce qu'ils sont; non point par les qualités bonnes ou mauvaises qu'ils ont, mais par le bien ou le mal qui nous en revient... Qu'un homme soit dans nos intérêts, ou que nous ayons intérêt à le faire valoir, dès là nous nous persuadons qu'il vaut beaucoup. Sans autre titre que celui-là, il est, dans notre estime, propre à tout et capable de tout : au contraire, que l'intérêt nous aliène de lui, si nous nous en croyons, nous n'y voyons plus rien que de méprisable. Cette passion d'intérêt nous le présente tel que nous le voulons, nous le contrefait, nous le déguise, nous cache les perfections qu'il a et nous fait voir des défauts qu'il n'a pas, nous le figure sous autant de caractères différents qu'il y a de faces différentes dans l'intérêt qui nous f;iit agir. Comment surtout jugeons-ncus d'un ennemi? 11 s'est attiré notre disgrâce; c'est assez : avec cela, en vain il ferait des prodiges, ses prodiges mêmes ne serviraient qu'à nous le rendre et à nous le faire paraître plus odieux; en vain il posséderait toutes les vertus, ses vertus les plus éclatantes prennent dans notre imagination la teinture et la couleur des vices. S'il est dévot, nous l'accusons d'hypocrisie ; s'il ne l'est pas, nous le soupçonnons d'impiété ; s'il est humble, nous regardons son humilité comme une faiblesse; s'il est généreux, nous appelons son courage orgueil et fierté; s'il est discret et réservé, c'est, dans notre opinion, un homme artificieux et fourbe ; s'il est ouvert et sincère, nous le traitons d'imprudent et d'évaporé ^ Les autres ont beau le combler d'éloges, cet intérêt qui nous préoccupe nous fait croire que ces éloges sont autant de flatteries et de mensonges ^. »

Tout-puissant pour inspirer nos jugements, l'intérêt n'est pas moins habile à obscurcir et à ébranler notre toi. Combien d'incrédules en qui le doute et la négation n'ont eu d'autre principe que l'intérêt secret du pécheur!

€ Car, quelque obstiné que soit un libertin du siècle, il ne désavouera pas, s'il veut répondre sans déguisement, qu'il n'a

1 C'est la contre-partie de la tirade d'Éliante, imitée de Lucrèce :

Ds comptent les défauts pour des perfections, etc.

(/,• Misanthrope acte Q, se. v.)

2. Carèmp. Sermon pour le vendredi do la 5« semaine, sw le Jugevienl téméraire, 3« partie, t. IV, p. 14o-146. Ce passage se trouve presque littéralement reproduit dans Y Homélie sur l évangile de VAieugle-né, 1« partie, t. III, p 392.

commencé à douter de l'autre vie que quand il a été de son intérêt que tout se terminât à celle-ci; que l'enfer ne lui a paru une erreur populaire que quand il a été de son intérêt qu'il n'y eût plus d'enfer ; qu'il n'a traité le péché de bagatelle et de galanterie que quand il a été de son intérêt que le péché ne fût plus péché; et que s'il en est venu, comme l'athée, jusqu'à conclure dans son cœur qu'il n'y a point de Dieu, ce n'est que quand il a été de son intérêt que l'être de Dieu fût anéanti ^. »■

Même sur les devoirs de conscience les plus importants et les mieux établis, comme l'intérêt, selon la belle expression de Bourdaloue, « fascine les yeux de l'àme ! )) Aussitôt qu'il paraît, comme notre rectitude est prompte à fléchir, comme nos principes dovieiment tout à coup faciles et conciliants, comme il nous coûte peu de les abandonner et de les trahir! Nous avons déjà, on s'en souvient 2, cité une page spirituelle oîi Bourdaloue met malicieusement à cette redoutable épreuve la conscience des plus honnêtes gens. Ce doute soudain que la révélation de l'intérêt caché fait naître en cet homme tout à l'heure si sûr dans sesprincipes, si convaincant dans ses démonstrations, si étroit dans sa morale; ces maximes» qu'il croyait indubitables » et qui « ne lui semblent plus si certaines »; ces objections « insoutenables » qui ne sont plus « si frivoles » ; entin, ces raisonnements, ces subtilités dont il cherche à couvrir sa palinodie, jusqu'à « autoriser ce qu'il condamnait d'une première vue lorsqu'il n'y voyait pas son intérêt engagé » : tout cela ne fournirait-il pas à un poète comique le thème d'une scène aussi piquante que vraie ?

Mais le spectacle des choses humaines n'est pas toujours une comédie. Les troubles de la passion, ses violences, ses déchirements, tout ce côté tragique et parfois terrible de la vie n'échappe pas à Bourdaloue. Qu'on en juge par cette éloquente peinture d'un homme dont la passion de l'amour a fait sa victime.

l. Homélie sur l'évangile de V Aveugle-né, 1" partie, t. III, p. 309. 1. Voy. premioro partie, cliap. II, p. 120-121.

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