‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 208 sur 323 · LES PASSIONS · texte numérisé non relu

LES PASSIONS

« Soit qu'on la considère dans sa naissance, soit qu'on la suive dans ses progrès, soit qu'on en juge par l'issue, n'est-elle pas, de tous les maux sans exception, le plus inquiet? Dans sa naissance : car quel tourment, par exemple, est comparable à celui d'uu esprit blessé qui ain)e, et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé; qui veut plaire, et qui pour cela même déplaît; qui conçoit des désirs ardents, et qui ne trouve que des froideurs; qui s'épuise en services et en soins, et qui n'est payé que de rebuts? Cette passion ridicule et bizarre, mais opiniâtre, quelque force qu'il ail d'ailleurs, n'est-ce pas ce qui le dessèche, ce qui le mine, ce qui le fait misérablement et inutilement languir? et de quelque bon sens que Dieu l'ait pourvu, n'est-ce pas ce qui l'infalue, ce qui pousse sa raison à bout, ce qui le met dans l'impuissance de s'en aider? En sorte que, tout persuadé et tout convaincu qu'il est de sa folie, il ne peut la vaincre ni s'en défaire : d'autant plus malbeureusemenl ensorcelé, pour ainsi dire, qu'il ne l'est qu'à ses dépens, tandis que les autres, peu touchés de ce qu'il endure, ou en raillent, ou en ont pitié.

I Voilà, si l'on ne répond pas à sa passion, quelle est sa déjdorable destinée. Mais quand on y répondrait, quelles inquiétudes et quelles craintes qu'on n'y réponde pas également, qu'on n'y réponde pas sincèrement, qu'on n'y réponde pas constamment!... Eu aimant, est-on jamais content de la personne qu'on aime?... Car dans ce commerce d'amitiés mondaines et par conséquent impures, combien de fausses apparences! combien de dissimulations! combien de tromperies!... Et pour peu que l'autre soit éclairé, combien de soupçons justes et légitimes, mais affligeants et désolants, doivent lui déchirer l'àme et le consumer! .. Que la passion, comme il arrive presque immanquablement, se tourne en jalousie ; quel enfer ! Dieu peut-il mieux se venger d'un impudique qu'en le laissant venir là ? Du moment que la jalousie s'est emparée de son cœur, lui faut-il un autre bourreau que lui-même pour le mettre à la torture et à la gène? Que de veilles qui le fatiguent, qui l'accablent! que de tristes et d'affreuses nuits, toujours occupé qu'il est à combattre des fantômes, et à se remplir de fiel et de venin contre des rivaux peut-être imaginaires ! Mais si sa curiosité lui découvre en effet ce qu'il craignait de voir, quoiqu'il le cherchât avec tant d'empressement et de vigilance, quels dépits et quelles fureurs! et quelle image plus naturelle pourrais-je vous en donner que les pleurs des damnés et leurs grincements de dents? Fletus et stridor dentium. (Matth. 22.)

« Enfin, quelle issue et quel dénouemeni ordinaire ont ces criminelles intri^'ues? La seule vue de l'avenir n'est-elle pas une peine continuelle et toujours présente, quand on se dit à soimême, et qu'on se le dit avec assurance : Celte passion finira ; et le succès le moins fâcheux que j'en puisse attendre, c'est qu'elle finira par quelque chose de désagréable ; c'esf-à-dire qu'elle s'usera et se changera en dégoût : mais ce que j'en dois plus craindre, c'esl qu'elle finisse peut êlre par quelque chose de douloureux, par une infidélité qui me désespérera, par une ingratitude qui me consternera, par un mépris qui m'outragera, par une ignominie qui me comblera de confusion, qui me metti-a hors d'état de paraîire dans le monde dont je serai la fable, qui m'en bannira pour jamais; c'est ({u'elle finira sans moi et malgré moi, avant que de finir en moi, et qu'elle ne subsistera dans moi que pour me rendre la vie insupportable, et pour me faire goûter par avance toutes les horreurs de la mort. Ah! mon Dieu ! nous ne le comprenions pas, mais il est vrai que vous ne clîàliez jamais plus rigoureusement le pécheur qu'en le livrant à ses appétits déréglés ^. »

Nous n'avons voulu presque rien retrancher do cette page si expressive et si pleine. Les amertumes et le premier « ensorcelli'ment » de l'amour naissant, les incertitudes et les tristesses de l'amour satisfait, les dépits et les fureurs de l'amour trompé, et enfin le dégoût on la honte, dénouements monotones et châtiments inévitables de ces liaisons criminelles : quel tableau! Toutes les vicissitudes de la passion, toutes les conditions oîi elle engage l'homme qu'elle opprime, Bourdaloue les parcourt et les énumère dans cette peinture précise et hardie sans être indiscrète ni trop complaisante. Nos romanciers et nos dramaturges ont souvent entrepris de raconter avec plus de longueur et moins de sévérité que Bourdaloue ce qu'ils appellent Vhistoire d'une passion : cette histoire, Bourdaloue vient de nous la raconter en une page, et tout ce que la sainteté de la parole chrétienne permettait de dire, il l'a dit.

On ne doit point parler à toutes les passions le même

1. Carême. Serra, pour le 3« dimanche, sur V Impureté, fin de la 1" partie, t. III, p. 92-94.

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