‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 209 sur 323 · LES PASSIONS · texte numérisé non relu

LES PASSIONS

langage, ni les combattre par les mêmes armes. Celle (|ue Bourdaloue vient de peindre s'empare de Tàmc par la double séduction du cœur et des sens, par le penchant instinctif et violent delà nature. Aussi fallait-il montrer avec force dans quel « enfer » ces entraînements précipitent ceux qui s'y abandonnent. Mais que Bourdaloue s'attaque par exemple à l'envie, il s'y prendra tout autrement, il sait que cette passion honteuse, et qui rougirait de s'avouer, ne règne point sur les âmes par ses naturels attraits, mais qu'elle s'y insinue sous le couvert d'intentions droites et de sentiments louables.

« Il ne suffit pas de délesler celte passion; le point essentiel est de vous garantir de ses surprises et d'employer toutes les lumières de la grâce à en découvrir dans vous les mouvements secrets, parce que c'est la plus subtile de toutes les tentations. Une passion charnelle se fait aisément connaître, et, ([uelqiie dangereuse ((u'elle soit pour nous corrompre, elle est incapable de nous tromper. Mais l'envie a raille déguisements, mille fausses couleurs sous lesquelles elle se présente à notre esprit, et à la faveur desquelles elle se glisse impercepiiblemeiil dans notre cœur... La grande maxime est donc de vous délier sur cela des préte.xtes les plus apparents, et en particulier du prétexte de l'émulation ; car s'il y a des émulations de vertu, il y en a de contention et de jalousie, et 1 expérience nous apprend que, pour une émulation légitime, il y en a cent de criminelles. Surtout, mes frères, disait saint Augustin, n'exeiçons jamais nos envies sous le prétexte de la piété, ou plutôt ne faisons jamais servir la piété à la plus basse de nos passious, qui est l'envie... II ne faut qu'une passion d'envie pour anéantir dans nous tous les effets de la grâce. Avec cela nous avons beau faire les zélé*, nous avons beau Iravaillor pour Dieu, nous avons beau vouloir observer la loi ; ce ver de l'envie infectera tout : pourquoi ? parce que du bien même que nous ferons par ce principe naîtront les dissensions, les animosités, les querelles, les schismes, les hérésies; car ce sont là, mes chers auditeurs, les suites naturelles que leuvie traîne après soi; et mille épreuves n'ont-elles pas dû nous l'apprendre ^ ? »

i. Mystères. 3« serai, sur la Passion de Jésus-Christ, 1" partie, t. X, p! 175.

Si nous ne devions nous borner à citer quelques exemples, et s'il ne fallait craindre de transformer ce chapitre en une sorte de traité contre las passions extrait des œuvres de Bourdaloue, nous montrerions encore comment le prédicateur parle différemment à l'ambition, à la cupidité, à l'avarice. On verrait que toujours il approprie avec un rare discernement aux diverses passions de l'àme son argumentation, son langage et le ton même de son discours.

Bourdaloue mérite donc le titre de moraliste par sa connaissance des hommes, par sa clairvoyance à les pénétrer, par la vérité des peintures qu'il fait deux. Sans doute son caractère, son tempérament d'esprit, le genre où il a excellé ne comportent pas toutes les qualités des moralistes de profession. Ne lui demandez pas l'imagination de Montaigne et cet esprit curieux de tout, hors de conclure. Il n'a rien de comparable à la sublimité, à la vigueur passionnée d'un Pascal. La Rochefoucauld est plus profond et le paraît encore plus qu'il ne lest, par celte concision de la sentence qui ramasse et grave tout un trésor d'observations et d'idées dans une formule immortelle. La Bruyère est supérieur par la variété et l'imprévu du style, par ce tour neuf et rare, parfois jusqu'à la recherche, dont il relève tout ce qu'il touche. On l'a comparé ^ à un lapidaire dont la main habile et patiente donnerait du prix même à des pierres communes, à force de les atfiner, de les polir et d'en faire briller toutes les facettes. Bourdaloue s'exprime plus simplement et plus uniment. Ne lui refusons toutefois ni les mots profonds, ni les tours piquants et vifs. Lorsque, par exemple, co:iibattant l'obstination et l'attachement aux idées particulières que nous portons trop

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