‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 210 sur 323 · PLACE DE BOURDALOUE PARMI NOS MORALISTES · texte numérisé non relu

PLACE DE BOURDALOUE PARMI NOS MORALISTES

souvent dans le commerce avec nos semblables, il nous parle de « ces guerres qui commencent par l'esprit et qui finissent par le cœur * », La Rochefoucauld aurait-il pu mieux dire ? et La Bruyère eût-il renié les lignes suivantes :

c On dit communément, el on a raison de dire : L'ami de tout le monde n'est ami de personne. Il y a en effet des gens de ce caractère : ils vous aperçoivent, ils viennent à vous avec un visage ouvert, vous tendent les bras, vous saluent, vous embrassent, vous font les plus belles offres de service. Mais enfin, après raille protestations d" amitié, ils vous quittent, et demandent au premier qu'ils rencontrent comment vous vous appelez, et qui vous êtes *. i

Les Pensées détachées, notes où Bourdaloue consignait brièvement les réflexions de religion et de morale qui se présentaient à son esprit, se rapprochent ainsi quelquefois du genre des Maximes ou des Caractères. Mais le propre du discours est de développer, et non de condenser, de fournir des preuves, et non de formuler des oracles. Il ne s'agit pas de laisser à l'esprit le plaisir d'approfondir, de deviner ou de comprendre à demi-mot : il faut expliquer, insister, répéter même quelquefois. L'orateur ne doit point mériter l'éloge que Sénècjue adressait à Lucilius : Plus significas quàm loquerls. Aussi , dans les sermons, Bourdadaloue étend la peinture morale, la détaille, multiplie les exemples, plus curieux d'être convaincant et complet que de se montrer ingénieux et concis. Il porte dans la chaire l'abondance un peu uniforme des traités didactiques de Nicole, avec bien plus de force et d'éloquence.

Ce qui rapproche encore Bourdaloue de Nicole, et ce qui lait à nos yeux son principal mérite, comme moraliste, ■c'est l'esprit de mesure et d'équité qu'il conserve jusque

1. Mystères. Sur la Très Sainte Trinité, 3« partie, t. X, p. 342.

2. Pensées diverses sur la Charité et les Amitiés, t. XV, p. 49. — On pourrait, ici encore, rapprocher Bourdaloue de Molière :

Je vous vois accabler un homme de caresses, etc..

(Le Misanthrope, act. I, se. i.)

dans ses peintures les plus sévères; c'est l'intérêt qu'il ressent toujours pour l'homme, le désir et l'espérance de lui être utile. Qu'un moraliste à la manière de La Rochefoucauld, qui semble n'écrire que pour se justifier à luimême ses mépris, écrive cette inhumaine pensée : « Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrais ne l'y être point du tout », le moraliste chrétien ne renonce jamais à cette pitié pour la créature rachetée parle sang d'un Dieu. Chez Bourdaloue, c'est une pitié non pas tendre et expansive, mais active et efficace, qui veut convertir les âmes, qui croit pouvoir leur apporter le salut, et qui relève l'homme à ses propres yeux en l'estimant capable de raison et de vertu. Aussi la peinture morale de l'homme chez Bourdaloue laisse une impression, non point flatteuse, mais saine et féconde, qui encourage et qui fortifie. Ce n'est ni cette désillusion amère qu'on reçoit de la lecture des Maximes^ ni le dédain railleur et résigné de La Bruyère *. Ce n'est pas non plus assurément cet optimisme de Vauvenargues, trop oublieux de la chute, trop porté à l'extrême confiance et à l'illusion généreuse : Bourdaloue a su être sévère sans être chagrin. Où trouver une plus sûre garantie de vérité? Parla, comme par tout ce qu'on vient de lire sur la peinture du cœur humain chez Bourdaloue, on voit qu'il a été bien nommé « le plus judicieux de nos moralistes 2 ».

1, V. dans les Caractères le commencement du chapitre intitulé de l'Homme.

2. Nisard, Histoire de la Littérature française, t. IV, p. 296.

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