‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 218 sur 323 · PEINTURE GÉNÉRALE ET IMPERSONNELLE · texte numérisé non relu

PEINTURE GÉNÉRALE ET IMPERSONNELLE

la cour, OU devant ce que la ville conteuait de plus riche et de plus brillant. Or nous savons qu'il était trop pratique pour ne pas parler à ses auditeurs surtout d'eux-mêmes. Mais une autre raison qui déterminait Bourdaloue à insister aussi fortement sur la conduite et sur les mœurs des puissants du monde, c'est qu'ils exerçaient sur la nation tout entière une influence alors surtout souveraine, celle de l'exemple. Dans un pays comme le nôtre, où l'esprit d'imit.ition règne partout, où la mode s'impose avec un empire tyrannique, et dans une société aussi rigoureusement hiérarchique que celle du dix-septième siècle, le peuple se réglait sur la bourgeoisie, la bourgeoisie sur la noblesse, la noblesse sur la cour, comme la cour elle-même sur le roi. Saint-Simon disait que la cour était « un abrégé de l'État * » : maxime étroite au point de vue politique, et féconde en déceptions cruelles, parce qu'elle ne tenait point compte de œ qui se passait dans la masse de la nation; mais maxime trop vraie, si on rappli(iue à l'histoire des mœurs publiques, parce que c'était la cour qui donnait l'impulsion et qui fournissait les modèles. Aussi Bourdaloue rappelait-il sans cesse à ses auditeurs les conséquences de leurs actions et l'étendue de leur responsabilité. Dans son vigoureux sermon sur le Scandale prêché devant le roi, il les exhortait à répéter la prière qu'adressait à Dieu le roi David : A6 occultis meis munda me, et abalienis parce servo tuo. (Psalra. 18.)

t Pardonnez-moi les péchés du prochain dont je me suis rendu responsable, les péchés du prochain à quoi j'ai malheureusement coopéré, les péchés du prochain dont ma scandaleuse conduite a été la source empoisonnée... Dois-je répondre d'un autre que de moi? disait Caïn en parlant à Dieu.... M'avez-vous établi le tuteur et le gardien de mon frère ? Num custos fratris meisumegof{Gen.i.) Langage que tiennent encore tous les jours tant de mond.tins : Suis-je chargé du salut d'autrui? en suis-je

1. Saint-Simon, éd. Chéruel, t. VIII, c. ix, p, 182. — Bourdaloue disait lui-même : La cour, « ce monde que je puis appeler l'abrégc du monde. » T. I, p. 210.

responsable? — Oui, reprend le Seigneur; vous m'en répondrez... Car c'est par vos sollicitations que votre frère s'est perdu... C'est vous qui, par l'attrait et le charme de votre vie dissolue, lui avez empoisonné le cœur... S'il s'est livré à toutes ses passions, c'est par la fausse gloire qu'il s'est faite de vous imiter... Si donc le scandale vient de la même source d'où l'édification et le boa exemple auraient dû venir, ou, pour m'explit|uer plus clairement, si celui qui dans l'ordre de Dieu a une obligation spéciale d'élever les autres est le premier à les scandaliser, ah! chrétiens, c'est ce qui met le comble à la malédiction du Fils de Dieu, et c'est alors qu'il faut doublement s'écrier avec lui : Vœ aufem homini illi! Malheur à cet homme! Pourquoi? parce que c'est alors, dit saint Chrysoslome, cjuele scandale est plus contagieux, et qu'il fait dans les âmes de plus promptes et de plus profondes impressions, parce que c'est alors qu'il est plus difficile de s'en préserver, parce que c'est alors que l'impiété en tire un plus grand avantage, et que la licence el le relâchement s'en font un litre plus spécieux, non seulement de possession, mais de prescription ^ »

Oii ne s'étonnera pas que celui qui tenait un pareil langage ait consacré toute son énergie à faire régner parmi les puissants le christianisme et la vertu. Il sentait que gagner ces âmes, c'était en gagner des milliers d'autres, et que, pour avoir toute sa portée, l'enseignement chrétien devait viser en haut.

Ainsi la cour, la noblesse, la magistrature, le clergé, les riches et les grands, enfin tous ceux à qui appartenait l'ascendant de l'autorité et de l'exemple : tel est le sujet ordinaire de la peinture des mœurs dans Bourdaloue.^ Nous n'avons point à le regretter. Pour nous aussi, et par les mêmes raisons, l'intérêt du spectacle au dix-septième siècle se concentre dans les premiers rangs de la société. C'est là, dans cette élite prépondérante, que nous trouvons les germes, bons ou mauvais, qui se propageront ensuite et se développeront dans tout le reste de la nation. Un penseur de notre temps a pu dire que la dépravation des

1. Pionijcr Avent. 2» dimanche, sur le Scandale, l" parti;', t. I, p. 82 et 74.

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