BOURDALOUE PEINT LES MOEURS DES GRANDS
classes inférieures, mal nouveau du siècle où nous vivons, provenait, par une filiation directe, des désordres du grand roi « qui inaugura en 1061 l'èreactuellede la corruptio i ^ », parce que ces désordres ayant corrompu au dix-sept ème siècle la noblesse, l'immoralité passa au dix-huitième delà noblesse à la bourgeoisie, et, dans le nôtre, de la bourgeoisie à la masse du peuple. On peut contester l'exactitude de ces classifications absolues ; on peut se demander même si la décadence a été aussi générale et aussi continue, ou si, en quelques points, le sentiment moral ne s'est pas plutôt relevé. Mais il est du moins incontestable que (es mœurs de la cour et de la haute société sous Louis XIV expliquent et amènent le dix- huitième siècle. Apprenons donc de Bourdaloue quelles étaient au vrai ces mœurs qui exercèrent sur celles des générations postérieures, et, par suite, sur nos propres destinées, une influence si active et si puissante.
Commençons par avertir que le tableau sera sombre. Le prédicateur chrétien, c'est une remarque qu'il convient encore de faire à l'avance, est, par la nature même de sa mission, prodigue de censures et avare d'éloges : les éloges ne peuvent guère être dans sa bouche que des exceptions et des concessioni.. Maison verra, nous l'espérons, que les reproches de Bourdaloue n'ont rien de vague, de déclamatoire, d'imaginaire ; qu'ils ne s'adressent pas à des désordres exceptionnels que le prédicateur généraliserait à plaisir, mais à des vices répandus et communs. S'il est vrai d'ailleurs qu'en ne recueillant dans les sermons que les censures, on concevrait du dix-septième siècle une impression trop défavorable; s'il est vrai que cette impression ait besoin d'un correctif, nous nous réservons de
l. Le Plav, l'Organisation du travail, p. 172, note. — Voy. même ouvrage, chap. L | 17, et les autres ouvrages de M. Le Play.
montrer à la fin que ce correctif, Bourdaloue lui-même nous le fournit. Ce ne sera pas la faute de Bourdaloue ni la nôtre, si l'histoire impartialement consultée fait écho à la prédication, si elle atteste que cette disproportion entre le mal et le bien, qu'on voudrait attribuer seulement aux exij^ences de la chaire sacrée, était par malheur au dixseptième siècle une vérité de plus.
D'abord, comment Bourdaloue juge-t-il la cour dans son ensemble ? Car il trouve souvent et n'évite jamais l'occasion de la caractériser en quelques mots, de l'embrasser pour ainsi dire tout entière dans un rapide coup d'œil. Cette cour, dont la magnificence et la splendeur théâtrales ont si souvent ébloui la postérité, c'est, aux yeux de Bourdaloue, « le centre de la corruption du monde * », « une école d'impiété ^ «^ « le siège de l'orgueil » et « recueil de la sainteté ^ ». — « Les plus fortes vertus sont sujettes à y faire naufrage '*. » C'est là que régnent « l'intérêt, l'orgueil, les adversions, les animosités, les envies, tout ce qui peut envenimer un cœur et l'endurcir » ». Parlant de l'accueil que reçut à la cour de Louis XI le pieux ermite François de Taule : « Vous étiez alors, ô mon Dieu, connu dans le monde, s'écrie Bourdaloue, et les cours des princes n'étaient pas des lieux inacessi blés à votre grâce ni à la piété chrétienne ^. » Mais au temps de notre prédicateur, on déplairait à « toute » la cour, « en reprochant à ceux qui la composent leurs mœurs corrompues et leurs débordements -'. » — « C'est à la cour... où s'aveuglent le plus aisément et se pervertissent les consciences même les plus éclairées et les plus droites... Des consciences qui pas-
1. Mystères. 2° sermon pour la fête de tous le.f Saints, l'« partie, t. XI, p. 304.