‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 222 sur 323 · Saint-Siinon, éd. Ghéruel, t. lY, c. iv · texte numérisé non relu

Saint-Siinon, éd. Ghéruel, t. lY, c. iv

2. Carême. Mercredi do la 2« semaine, sur l'Ambition, 1" partie, t. Il, p. 367, 368, 369.

désir (le se faire grand? Si je vous disais que c'est un homme ennemi par profession de tous les autres hommes, j'entends de tous ceux r.vec qui il peut avoir quelque rapport d intérêt; un homme à qui la prospérité d'autrui est un supplice; qui ne peut voir le mérite, en quelque sujet qu'il se rencontre, sans le haïr et sans le combattre; qui n'a ni foi ni sincérité; toujours prêt, daus la concurrence, à trahir l'un, à supplanter l'autre, à décrier celui-ci, à perdre celui-là pour peu qu'il espère d'en profiter ; qui de sa grandeur prétendue et de sa fortune se fait une divinité à laquelle il n'y a ni amitié, ni reconnaissance, ni considération, ni devoir qu'il ne sacrifie, ne manquant pas de tours et de déguisements spécieux pour le faire même honnêtement selon le monde, en un mol ui n'aime personne, et que personne ne peut aimer: si je vo le figurais de la sorte, ne diriez- vous pas que c'est un monsi dans la société, dont je vous aurais fait la peinture? Et cependant, pour peu que vous fassiez de réflexion sur ce qui se passe tous les jours au milieu de vous, n'avouerezvouspas que ce sont là les véritables traits de l'ambilion, tandis qu'elle est encore aspirante et dans la poursuite d'une fin qu'elle se propose?... Oui, continue Bourdalouc avec insistance, pour soutenir cette passion ou plutôt pour la satisfaire, nous y joignons la malignité, l'iniquité, l'infidélité;... de nos proches même et de nos amis, nous nous faisons des rivaux et ensuite des ennemis secrels; par des perfidies cachées, nous traversons leurs desseins pour faire réussir les nôtres; nous usurpons, par des violences autorisées du seul crédit, ce qui leur serait dû légitimement; nous envisageons la disgrâce et la ruine d'autrui comme un avantage pour nous, et. par de mauvais offices, nous y travaillons en effet; pour cela, nous remuons tous les ressorts d'une malheureuse politique, dissimulant ce qui est, supposant ce qui n'est pas, exagérant le mal, diminuant le bien, et, au défaut de tout le reste, ayant recours au mensonge et à la calomnie pour anéantir, s'il est possible, ceux qui, même sans le vouloir, sont des obstacles à notre ambition... En même temps que nous en usons ainsi à l'égard des autres, pour empêcher qu'ils ne s'élèvent au-deSsus de nous, il nous paraît insupportable que les autres aient seulement la moindre pensée de s'opposer aux vues que nous avons de prendre l'ascendant sur eux; pour peu qu'ils le fassent, nous concevons contre eux des ressentiments mortels et des haines irréconciliables : car tout cela arrive, chrétiens, et il me faudrait des discours entiers pour vous représenter tout ce que fait l'ambition et tous les stratagèmes

dont elle se sert au préjudice de la charité et de runion faterneilepour parvenir à ses fins ^. »

Il n'y a pas un seul de ces traits dont l'histoire du temps ne vérifie la fidélité. Si l'on voulait recueillir tous les exemples qui se trouvent dans le seul Saint-Simon, peu s'en faudrait qu'on ne le citât tout entier. Ce ne sont que haines, que rivalités, que cabales, que pièges. Un nouveau poste est-il créé, tous les moyens sont bonspourén écarter un concurrent. Quand on forma, par exemple, la maison de la nouvelle duchesse de Bourgogne en 1696, « toutes les dames d'une certaine portée d'état ou de faveur s'empressèrent et briguèrent, et beaucoup aux dépens les unes des autres; les lettres anonymes mouchèrent-, les délations, les faux rapports ^. » Des hommes même justement illustres, de grands ministres que l'on voudrait croire audessus de ces sentiments misérables, se jalousent comme des ambitieux vulgaires, et se font « une application continuelle de perdre ^ » ceux qui leur déplaisent. On sait Facharneraent de Golbert contre Fouijuet. Il ne haïssait pas moins Louvois, qui le lui rendait bien. Tous deux pourtant s'unissent pour faire tomber Pomponne du ministère des affaires étrangères ; puis, par un coup de maître, Golbert fait donner à son frère C:'oissy la place de Pomponne, et Louvois est joué^. Les intérêts les plus pressants de l'État sont peu de chose quand il s'agit de satisfaire ses vengeances ou ses ressentiments personnels. Le propre fils et le successeur de Louvois, Barbezieux, pour compromettre le duc de Noailles, qui poussait vivement ses succès en Catalogne et allait prendre Barcelone, se saisit de Genlis que le duc envoyait à Louis XIV, le cajole, le déter-

1. Dominicales. 16» dim. après la. Pentecôte , sur l'Ambition , 3* partie, t. VII. p. H3-Ho.

2. C'est-à-dire voler et bourdonner comme une mouche (note de l'édition ChéruoI).

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